Au royaume d'une aspergirl - Texte sur l'insomnie

Le mangeur de tête réduit la conscience au silence.

Valérie-Jessica Les défis 2 commentaires

Une fois par jour, l’inévitable se produit. Pas de retraite possible, c’est un passage obligé, je devrai manœuvrer mon corps en direction du lit et tenter de dormir. La hantise me saisit, je déteste cette activité et ne lui trouve aucune utilité. J’anticipe et je prévois déjà quelle tournure prendront mes huit prochaines heures.

C’est un gaspillage de mon précieux temps que cette mise en veille de ma machine personnelle. À l’idée même de tous les accomplissements qui devront attendre mon retour dans le monde des vivants pour prendre forme j’en ai des frissons. Frustration, déception, j’ai l’impression qu’on me dépouille du droit à l’existence et que je suis en prison chaque nuit. C’est un cycle sans fin, que je devrai répéter à l’infini au risque d’amputer ma santé physique et mentale si je ne prends pas part au jeu. Comme un piège dans lequel j’entre avec résignation, à chaque période de 24 minuscules petites heures, je me prépare à aller me coucher.

Je ne désire pas réellement dormir, insomnie désirée ou inévitable ?

Quelques stratégies se mettent en place, par exemple, tenter d’interagir avec l’amoureux qui veut dormir, mais elles s’opposent à une fin de non-recevoir. La phrase « Bonne nuit chérie, fait de beaux rêves, à demain. » sonne le glas. Il n’a pas l’intention de discuter. Privée d’interlocuteur et contrariée qu’il me répète exactement la même phrase avec la même intonation lors de chaque tentative, je lui pardonne en admettant qu’il a raison et qu’il fait bien de ne pas entrer dans mon petit jeu. Je me résous donc à chercher le sommeil.

Je fais preuve de coopération et tente de faciliter l’étape puisqu’elle est nécessaire. Drap, piqué, couverture lourde et douillette tentent de faire peser un poids assez lourd sur mon corps afin d’empêcher le terrible chatouillis de la sensation de flottement lors de la détente. Si je fusionne suffisamment avec le matelas, peut-être vais-je pouvoir faire abstraction de toutes les autres impressions désagréables qui parviennent jusqu’à ma tête. Ça ne m’empêche nullement de recevoir les signaux inutiles du fil de trop dans mes bas, de la petite mousse qui a réussi à se faufiler dans mon dos, à la conscience individuelle de beaucoup trop de mes cheveux avec leur sale manie à vouloir se diriger dans des directions différentes au lieu de travailler en équipe, ce qui fait que plusieurs d’entre eux me tirent et d’autres me poussent. Ça m’énerve profondément ! J’ai l’impression que mes dents ne sont pas assez propres et leurs moindres aspérités sont ressenties fois milles. Parfois je me relève pour une autre petite dose de rince-bouche. Je me demande encore si j’ai choisi un bon produit nettoyant parce que je perçois les pores de la peau de mon visage et j’ai cette impression qu’ils ne respirent pas. D’ailleurs on dirait que l’ensemble de mon corps manque d’air. J’ai chaud et j’ai froid en même temps, mais pas aux mêmes morceaux. Tout me frotte, tout m’irrite et j’ai l’impression de pencher plus à droite qu’à gauche.

Et c’est pas fini…

Vient ensuite la tâche de révision complète de toutes mes conversations et agissements de la journée. Habituellement, c’est avec le recul de ce scan des événements que je prends conscience des multiples erreurs commises et je fais donc mon plan de match pour réparer tout ça le lendemain. Selon le nombre d’interactions vécues, cette étape dure plus ou moins longtemps. La découverte récente du plaisir de l’écriture débutée la semaine dernière me permet de constater que la durée de cette mission peut être réduite si une partie de la journée est déjà couchée par écrit. Joie.

Une fois cette étape complétée je prépare mes conversations du lendemain. Si je dois par exemple me rendre au magasin d’informatique, j’imagine plusieurs scénarios d’interaction avec le plus d’embranchements possibles au niveau des réponses qu’on me donnera et donc de ce que je pourrai répondre en échange. Pour ce type de rencontres, ça fonctionne à merveille car le lot des possibilités est assez restreint. De plus, ce profil d’humain (lire nerd ou personnage technique non envahissant émotionnellement) est assez rassurant et me stresse beaucoup moins que les autres. De plus, un comptoir nous sépare. C’est presque toujours similaire à cet endroit. Par contre, si je sais que j’aurai à affronter des défis plus grands avec trop de variables ça prend un temps fou. Je dois préparer un lot de base de plusieurs dialogues et j’angoisse terriblement. Je tente toujours de prévoir quel type de questions on me posera et les conséquences de ce que je choisirai d’énoncer. Il faut un filet de sécurité, je ne dois rien laisser au hasard. Donc je passe un certain temps à parler toute seule pour me pratiquer.

Et là le moment du sommeil arrive. J’exècre cette impression d’avoir la conscience réduite au silence. Le contrôle de mon environnement m’échappe.

J’ai l’impression qu’on me bouffe de la matière grise pour remplacer mes pensées par un amalgame d’illusions sur lesquelles je n’ai aucun pouvoir. Un mangeur de tête, un avaleur d’âme se délecte de mon intellect et le manie pour en faire ressortir les plus sombres aspects.

Le sommeil ainsi entamé dure assez peu de temps, puisque rapidement mon esprit produit des cauchemars dignes des pires scénarios catastrophes. Violence, panique et drame, c’est comme si la nuit était l’opposé de ma journée. Durant le jour, je crois être une personne positive et de bonne humeur (sauf chez le dentiste). Pourtant, quand ce monstre devient maitre à bord, toute volonté m’est retirée et je dois affronter les pires horreurs. Je déteste rêver. C’est à coup sûr un réveil en sueurs qui m’attend. Si les terreurs nocturnes décident de ne pas m’imposer leur présence, je tournerai en rond dans des songes sans fin. Je passerai la nuit entière à chercher mes chaussures ou à tenter de poser un bloc dans un autre sans que ça fonctionne toute la nuit durant. Pas moyen d’avancer, dans tous les cas je suis bloquée, coincée et impuissante dès que le sommeil me trouve.

Je regarde le cadran encore et encore. Il faut que je joue avec l’affichage et que je place les chiffres pour former des équations. Ça prend un minimum de trois possibilités sinon je panique. Je recommence ce manège parfois des centaines de fois en regardant s’égrener le temps perdu.

Les nuits d’une à deux heures d’inconscience ne sont pas rares. Au bout de quelques temps, si le sommeil a vraiment décidé de ne pas s’immiscer, je vais me lever et profiter du silence de la nuit pour vivre un moment tranquille loin de tout stimuli, mais surtout pas dans mon lit… Par chance, le café est parfaitement savoureux.

Partagez cet article

Aimez la page Facebook pour être informé des nouvelles publications.
  • JC

    Ah! Le sommeil, quelle perte de temps! Moi je fais plein de choses pour garder mon cerveau actif jusqu’au moment où je tombe littéralement de sommeil, aux environs de minuit, une heure. Parfois si je fais quelque chose de trop intéressant, je dépasse la limite de mes limites et je deviens trop fatigué, très anxieux et je ne peux plus dormir du tout. Et ma blonde elle qui cesse de fonctionner à 20h et doit absolument se coucher. Mais c’est correct car j’ai besoin de ma solitude.
    Le mauvais côté de tout cela est je n’ai pas autant d’énergie pendant la journée, surtout dans l’avant midi, que quand je me couche tôt.

    • Au royaume d’une Aspergirl

      Je suis tellement d’accord, ce que je peux détester le moment d’aller dormir. Je n’ai jamais compris cette perte de temps.