Rencontre en forêt (rendez-vous avec le psychiatre)

Rencontre en forêt

Valérie-Jessica La démarche 0 commentaire

Quelques semaines ont passé, pourtant j’ai l’impression qu’une éternité me sépare de la moi qui ne comprenait rien à sa manière d’être. Tant de réponses en si peu de temps sur une vie d’incompréhension et de questionnements dans le vide. J’ai ouvert grand les bras et la tête sur cette nouvelle réalité. Je suis Asperger. C’est pour ça ! Pas de coupable à chercher, pas de raisons à dénicher, je suis comme je suis. Née toute démontée, j’ai enchevêtré les pièces de ma personnalité un peu n’importe comment à l’aide d’un livre d’instructions en suédois. Les couleurs sont belles, c’est original et unique, mais l’assemblage est de travers. Dès qu’on touche à une vis, l’ensemble menace de s’écrouler. Mais ça tient. Ça fonctionne à peu près. Sauf que récemment, c’est comme si on m’avait remis un livre qui parle ma langue. La simple lecture du Wikipédia de la définition d’Asperger fut déjà si éclairante ! Enfin. Seulement il me restait une toute mini stressante étape avant d’avoir complètement le droit de m’accepter totalement et d’utiliser cette trouvaille à son plein potentiel.

Vérification et clôture du dossier. Méchant stress.

La neuropsy voulait que je fasse valider le diagnostic par le psychiatre. Comme un enfant à qui on menace d’enlever sa doudou, j’imaginais qu’il avait le pouvoir de me retirer le document d’explication de mon être ! J’angoisse depuis des semaines à l’idée d’un jugement froid et impitoyable qu’il pourrait lancer sans me connaître. La neuropsy a eu dix heures de rencontre avec moi, en considérant que je parle à la vitesse d’un sceau de billes échappé dans les escaliers, elle avait donc du matériel pour meubler son rapport. Ce ne serait pas le cas du psychiatre. Lui, il est plutôt là, dans mon cas, comme l’électricien qui ferme les boîtes une fois que le technicien a bien tout installé. Il vérifie, valide et clôt le dossier.

C’est donc l’esprit empli de doutes que je me préparai pour la rencontre.

Je croyais avoir à attendre des siècles pour cette entrevue, mais par chance, le psychiatre avait un espace pour y faufiler un rendez-vous. Si mon médecin a voulu que ce soit celui-là précisément que je rencontre, il y a une raison, il doit être bien. Pourquoi donc peut-il me voir si vite ? Je soupçonne que le choix absolument déraisonnable d’avoir un bureau au milieu de la forêt aide ce spécialiste à libérer des cases à son horaire. Voilà pourquoi il peut me recevoir rapidement. Je guette la météo complètement paranoïaque depuis que je sais que je vais devoir me diriger à cet emplacement inusité. Quelle chance, même l’hiver a décidé de collaborer en retardant sa venue afin que je puisse me rendre sans perdre la tête à ce rendez-vous. S’il y avait fallu qu’il y ait une tempête… oh.

Comme à l’habitude je prépare mon trajet. Première étape, une description bien précise de deux itinéraires possibles. L’un deux prendrait 29 minutes et l’autre 30 et ils sont complètement différents. Ça me donnera une porte de sortie en cas de pépin. Ensuite (merci Google !), je valide le chemin avec le petit personnage dans internet pour bien voir tout le tronçon de route que je ne connais pas, c’est-à-dire la moitié. C’est important de le faire pour la préparation mentale. C’est une aide énorme pour bien visualiser et imaginer à quel point je ferai bien ça comme une grande fille. Sauf que, plus le petit personnage avance sur la route, plus elle rapetisse. C’est moi ou… ?

Que des arbres, des arbres et des arbres…

Que des arbres, des arbres et des arbres… et tout à coup, pouf ! Plus le droit d’avancer, le véhicule de Google a décidé de ne pas s’aventurer aussi loin ! Donc petit bonhomme est coincé là et je n’ai plus de flèches pour avancer. Ce n’est pas possible, je vais faire comment moi pour pratiquer la route dans ma tête ? J’étais presque rendue en plus, quel dommage. Bon il y a toujours moyen de moyenner, je déniche donc une photo de la maison du psychiatre pour au moins prévoir comment ce sera visuellement, une fois sur place. Je suis rassurée de constater qu’il a décidé d’installer son stationnement juste devant la porte d’entrée. Ce qui veut dire qu’en faisant vite, aucun ours ne pourra m’attaquer, ce qui est une excellente nouvelle. Je tente de me rassurer avec ceci. Surtout qu’en fouillant, j’ai vu qu’il a maintenant un chien depuis peu. Il est encore tout jeune, mais c’est un chien quand même. Bref, je pourrai stationner très près de l’entrée, donc les risques seront limités. J’imprime aussi une page avec sa photo et ses coordonnées diverses, au cas où je me perdrais.

La tête dans les nuages, comme d’habitude… Ouch.

La tête dans les nuages, préoccupée par ce qui s’en vient, je retourne dans ma chambre pour changer de vêtements en conséquence. Il me faut un ensemble sécurisant. Doux, mou et avec une belle amplitude pour la liberté des mouvements puisque je devrai attribuer toute mon attention à la route. Occupée à éjecter la tenue du tiroir avec ma main droite et à positionner mon lecteur mp3 sur le chargeur avec la main gauche parce qu’il faut utiliser chaque seconde de manière optimale, j’oublie ce que je suis en train de faire et la main gauche décide de refermer le tiroir ouvert avec un peu trop d’énergie, sauf que j’étais encore à l’intérieur. Bon, ça change le mal de place et ça me donne un autre sujet à penser que ce qui m’angoisse puisque maintenant j’ai quelque peu mal à la main.

Trajet pas reposant

C’est l’heure du départ, le rendez-vous est à 14 h, donc je quitte à 12 h 45 parce que sérieux, il vaut mieux ne pas prendre de chance avec le temps. On ne sait jamais. Un retard serait non seulement inacceptable, mais ça me placerait dans un état de panique ingérable. On ne veut pas ça. Je décide aussi d’entrer son adresse dans le GPS qui n’est pas particulièrement coopératif aujourd’hui. Pour ce faire, je dois mettre le frein à main. Ce sale frein reste toujours un peu coincé et j’ai beau tirer de toute mes forces sur la poignée, je n’ai pas la musculature nécessaire pour l’empêcher de pleurer des petits bips dès que je fais varier un peu ma vitesse. Ce véhicule fait ça depuis le début, il parait que c’est comme ça et qu’il n’y a rien à faire. De plus, une petite lumière rouge m’alerte sans cesse de la situation et c’est vraiment énervant. Mais le pire de tout ce n’est pas ça !!! C’est quand je dois tourner. Je préviens avec mon clignotant qui est vert. Déjà, vert et rouge on s’entend, quand ce n’est pas Noël ça ne va pas ensemble. À la limite je peux tenter d’en faire abstraction. Mais les ingénieurs des alertes tourner et de l’alerte frein à main ne devaient pas être de grands amis puisque le rythme d’allumage et de fermeture des deux voyants est désynchronisé. J’ai donc deux petits dessins lumineux qui vivent indépendamment l’un de l’autre sans se soucier d’être harmonieux. Ils vont me rendre folle. Je fais donc une partie du trajet avec la paume de la main gauche ouverte pour tenter de masquer ce dérangeant stimulus.

La première partie du trajet effectuée, j’entame l’entrée dans la forêt. La rue est de plus en plus étroite et soudain je réalise que si je croise aussi gros que moi, ça ne passera pas. Par chance c’est désert. Personne derrière, je réduis ma vitesse à un pauvre 30 km/heure en souhaitant ne croiser aucun impatient. Et soudain je vois l’adresse désirée, il faut que j’entre là-dedans ? Un petit chemin de terre ? De quoi j’ai le plus peur, de le faire à pieds ou en roulant ? Je décide de prendre la chance de m’introduire délicatement avec mon véhicule et je zigzague jusqu’à la destination. Je suis arrivée, je ne bouge plus. Musique et relaxation. De toute manière, je suis une demi-heure d’avance.

C’est l’heure. Courage.

Après un moment plongée dans ma lecture, j’aperçois le psychiatre debout dans le cadre de sa porte qui m’attend. Pas facile de sortir d’ici puisque je suis stationnée bien trop près du bord du terrain, et je ne veux pas salir mes beaux souliers de course bleus et jaunes flamboyants, ce que je réussis à l’aide d’une acrobatie digne du Cirque du Soleil tout en tentant de tout remettre dans mon sac à toute vitesse pour ne pas le faire attendre. J’oublie mes clés à l’intérieur, mais à la toute dernière seconde le fait que la musique continue de jouer me sonne une cloche. Par chance, je les récupère et je me lance. Bravo !

Je me dirige donc vers son bureau. C’est un désordre indescriptible qui m’attaque de partout. Je tente discrètement de replacer une feuille ou deux quand il regarde dans son ordinateur ou dans ses papiers, mais je n’ai jamais assez de temps. C’est une muraille de traineries entre lui et moi. Je regarde donc par la fenêtre une bonne partie du temps. De toute manière c’est joli, c’est des arbres et c’est vert. Il a une bonne vitesse de discussion, pas de ‘’niaisage’’, il lance en rafale des séries de questions dans toutes les directions. Ça y va par là comme on dit. Il réussit à me mettre un peu à l’aise quand même (c’est-à-dire que je ne me ferme pas comme une huitre et j’arrive à répondre honnêtement), pas à l’aise dans le sens je suis bien dans ma peau et confortable quand même, calmons-nous. Ça, ce n’est certainement pas pour aujourd’hui. La boite de mouchoir disposée tout près de moi trouve son utilité assez souvent puisqu’il aborde plusieurs sujets frustrants et décevants pour moi. On dirait qu’il sait à l’avance quelles lacunes me pèsent le plus. C’est une bonne chose dans un sens puisqu’il maitrise son sujet et il réussit à aller droit au but pour faire un scan général de ma pensée avec une efficacité monstrueuse.

Donc c’est fait. Pour lui il n’y a aucun doute, la neuropsy a bien travaillé et je suis tout à fait et complètement Asperger. Je suis soulagée. C’est toujours mieux d’avoir un deuxième avis et si tout le monde est d’accord ça m’évite des tracas inutiles. Mais il ne s’arrête pas là. Il aurait pu, mais non. Il a la gentillesse ensuite de prendre son temps pour m’offrir félicitations et encouragement. Il dit que j’ai réussi à prendre des problèmes et à les transformer en atouts. Je crois bien qu’il fait du renforcement positif (petit truc que j’utilise allègrement avec les enfants) parce que selon moi, ce n’est pas encore tout à fait une réussite. Il me parle de résilience et autres gentils mots que je suis trop gênée de nommer. J’ai beaucoup de difficulté à prendre ses propos pour moi et je ne réponds pas vraiment, mais en vérité, ça m’a touché. J’apprécie. Selon lui, c’est principalement au stress et à l’angoisse que je dois m’attaquer en priorité et il m’encourage à continuer d’essayer avec la psy. Il me propose quand même de tenter une petite médication pour le sommeil, on verra.

Je retourne donc chez moi avec un poids de moins sur les épaules et avec l’impression d’avoir avancé encore de quelques pas. Je vais reprendre le livre d’instructions là ou je l’ai laissé, puisque personne n’a tenté de me le retirer. Comme ça, je pourrai continuer à démonter quelques pièces de temps en temps tout en faisant attention pour ne pas tout briser. Et peut-être qu’un jour l’assemblage sera plus solide, à force d’efforts.

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