Le syndrome de l'imposteur

Je t’ai démasqué ! Ou pourquoi j’ai peur de m’être inventé que j’existe.

Valérie-Jessica Les particularités 6 commentaires

Bien souvent, je me soupçonne moi-même de ma non-existence. Régulièrement, la grande question revient, me suis-je inventée ? Je me sens intruse dans ma vie, intruse dans mon corps et intruse dans ma tête. J’ai cette peur permanente qu’on m’éclaire violemment de mille projecteurs en dénonçant ma présence non désirée.

Dans les magasins

Au jour le jour, j’ai continuellement ce malaise face à ma seule présence dans un autre lieu que ma maison. Il arrive que n’ayant pas le choix de sortir pour m’acheter un vêtement, je doive me rendre au centre d’achat. Devant chaque boutique j’hésite toujours à entrer. J’ai l’impression de ne pas en avoir le droit. Le regard que je porte sur la vendeuse ou sur les vêtements proposés me renvoie à ma propre présence que je juge inadéquate. C’est certain, la personne à l’intérieur se demandera ce que je peux bien lui vouloir puisque je ne corresponds absolument pas au profil type de ses clientes habituelles. Je me vois alors dans l’obligation de lui mentionner que je déteste magasiner, mais que j’ai un événement spécial pour lequel il me faut une tenue appropriée. Et je lui répète inlassablement que je n’aime pas être ici. Que j’y suis obligée. Comme ça, les choses sont claires, j’assume d’être le mouton noir en prenant les devants. Je sors constamment de ces emplacements en sueur, épuisée mentalement et avec l’impression d’avoir menti en prétendant détenir la permission de me trouver en ce lieu. Cette situation, heureusement, ne s’applique pas chez mon fournisseur en informatique. Jusqu’à maintenant, la solution la plus viable que j’ai trouvée, c’est d’emmener ma grande fille avec moi. Elle a cette manière d’être qui consiste à offrir un flot de paroles continu, ce qui m’offre la possibilité d’accorder une partie de ma concentration à sa demande d’attention constante. Par la place qu’elle occupe, ce qu’elle dégage et son côté extraverti, elle attire les regards sur elle et me sert donc en même temps de paravent. On lui parle, on interagit avec elle et ça me retire une petite partie du malaise qui m’assaille.

Dans mon travail

Certains faits précis m’affirment en permanence que je fais bien mon travail. Je connais la passion que j’y mets, je perçois mon efficacité et je sais que je n’aurais pu choisir meilleur métier. Pourtant le doute m’obsède à répétition. Il y a cette épée de Damoclès suspendue et oscillante au-dessus de ma tête. Je crains qu’on ne m’accuse d’incompétence, que mes failles soient mises au grand jour. La peur de faire la moindre erreur me rend perfectionniste et c’est bien, mais malgré les résultats appréciables je n’arrive pas à prendre le mérite. Lorsque la création me vient trop naturellement, j’ai l’impression d’avoir triché. Lorsque les idées pointent trop vite leur nez, je me sens obligé de fouiller sur internet pour m’assurer que personne n’a fait la même chose avant moi. J’ai cette angoisse permanente de copier un autre créatif sans m’en rendre compte par un vilain tour du subconscient. Je m’impose alors de multiples règles pour enlever toute chance au processus d’imiter un travail existant, mais malgré tout, l’inquiétude persiste. Lorsqu’un client me complimente et me remercie avec intensité, pendant quelques minutes j’explose de bonheur sur un petit nuage. Ensuite je me dis que probablement qu’il ne connait pas ça, que ce n’est pas son métier ou qu’il n’est pas assez exigeant.

Mon conjoint joue un grand rôle pour me permettre de tenter de prendre conscience de mes compétences. Si ce n’était pas de lui, je ne facturerais même pas et je croirais que je ne vaux rien du tout. Au début, ses encouragements finissaient en crises de larmes de ma part et j’étais persuadée que je n’en valais pas la peine. Je me rappelle très bien les premières étapes de prospection téléphonique qu’il m’a obligé à faire pour que je me trouve des clients. C’était un téléphone, une tempête de pleurs, les deux se succédant à un rythme constant.

J’étais alors sous le joug d’une patronne maléfique et abusive qui me manipulait pour mieux m’exploiter et j’étais persuadée de lui devoir la lune. Elle me faisait travailler durant mes congés en me convainquant sans cesse que cette fois-ci c’était vraiment important. Je passais alors les vacances dans le sous-sol à travailler pour cette marâtre qui supposément avait eu l’idée du siècle que je devais valider encore et encore immédiatement pour la énième fois au lieu de profiter de la pause méritée.

Donc à la naissance de ma fille, puisque j’étais en congé forcé, mon amoureux m’a encouragé à démarrer ma propre entreprise. C’est la plus belle chose qui pouvait m’arriver puisque maintenant je ne travaille que par internet depuis plus d’une dizaine d’années. Pourtant, sans sa détermination, je n’aurais jamais été capable de facturer qui que ce soit. C’est moi qui ai fait le travail, mais je n’arriverai jamais à en prendre le mérite puisque sans mon amoureux ça aurait été hors de ma portée. Lorsqu’il s’enorgueillit de fierté en parlant aux gens de mon entreprise, j’ai cette sensation de tricherie et de mensonge. Comme si j’usurpais un rôle qui m’est tombé dessus par hasard et pour lequel je n’ai aucun mérite. J’ai de la chance que l’homme de ma vie soit un être d’une grande bonté parce que mon absence totale de confiance en moi me laisse nue et sans protection face aux abus. Mon amoureux ne m’écrase pas, il me fait grandir.

Comme parent

Je vais être assez brève sur ce point pour l’instant, mais je peux dire ceci. À l’hôpital, à la naissance des enfants, ils nous remettent un beau livre d’instructions très complet et précis. Je l’ai suivi à la lettre, car la moindre incartade aux règles m’aurait fait penser que je suis une mauvaise mère. Ce repère noir sur blanc m’apaisait. Je passe énormément de temps de qualité avec mes enfants, mais je remets perpétuellement en question chacune de mes interventions. Le soir je tourne en boucle mes actions et je n’arrive jamais à me persuader que j’ai tout bien fait comme il faut. Je ne sais pas si ils sont juste nés dans un bon état ou si j’ai réellement contribué au fait que leur vie se déroule bien. Je crois que je devrai attendre qu’ils aient des enfants à leur tour. Si ils veulent m’imiter je serai réconfortée, sinon détruite j’en ai peur. Lorsqu’un de mes petits vit quelque chose de moins évident et que je n’arrive pas à une solution rapide et efficace, c’est la panique totale et je doute alors de les mériter. C’est lourd. J’ai cette crainte d’un juge invisible qui me foudroiera de sa baguette de vérité. Cette impression permanente d’être une hypocrite, c’est bizarre. je ne sais pas m’en débarrasser.

En général

Des fois je déparle, comme la semaine dernière je décrivais une situation et j’ai dit iPad au lieu de iPhone. Une erreur de mot. Mon interlocutrice a continué avec une nouvelle phrase et je n’ai pas pu corriger mon histoire. Ça me trotte dans la tête depuis cet instant. Je me sens comme si je lui avais menti. Ma peur, c’est qu’un jour je reparle de ceci en utilisant le bon mot et qu’elle croit que j’ai tout inventé puisque j’ai changé les faits. Pourtant c’est tout banal, mais ça occupe une désagréable place dans mon esprit.

Il arrive que je raconte quelque chose et que sur l’instant je le vive d’une certaine manière et qu’avec le recul ma perception change légèrement ou s’adapte, soit parce que je me souviens d’un nouveau détail ou parce que mes apprentissages modifient ma manière de le concevoir. Quand ça se produit, je m’imagine qu’on va me démasquer comme étant une fabulatrice. J’ai peur. Tout le temps.

Dans ma démarche

Une des choses qui m’a empêché durant des années à entreprendre un cheminement vers un diagnostic c’est que j’étais assez persuadé de m’être inventée. J’en étais venu à croire qu’un désir de recevoir de l’attention avait peut-être forgé un faux personnage et que toutes mes manies, mes schémas de pensée, mes goûts et mes difficultés émanaient d’un rôle que je me plaisais à jouer. Je vivais dans la crainte que le résultat qu’on me donnerait oriente vers une fausse moi fabriquée de toute pièce. J’avais donc un doute permanent sur l’ensemble de ce qui me définissait en tant que personne. Il a fallu dix heures de tests sur lesquels on ne peut pas tricher pour que j’accepte que je ne suis pas une ratoureuse de la pire espèce. Et encore là… la crainte d’une démystification plane comme une ombre sur mon être.

Malgré la certitude de ma particularité asperger, je crains qu’on ne m’enlève cette explication ou qu’on en doute. Par brefs moments je me donne le droit de m’aimer comme je suis, par exemple quand je fais un truc qui fait rire. Mais le reste du temps, je me tape sur la tête en ayant l’impression que ma démarche n’est pas légitime et que j’ai juste à faire plus d’efforts. Écrire apaise légèrement cette sensation d’être une escroc. J’ai une rétroaction de personnes qui se reconnaissent dans mes petites histoires et à chaque fois j’en ai pour quelques minutes à me sentir plus vraie, par contre je n’ai pas encore trouvé de moyen de rétention pour cette émotion. C’est vraiment quelque chose que je devrai aborder avec la thérapeute, car je crois qu’une grosse partie de mon stress prend forme ici, dans cette impression permanente de malhonnêteté. Il va falloir travailler là-dessus.

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  • Ariane

    Je te trouve très courageuse d’avoir des enfants. Je trouve tous les parents très courageux.
    On me regarde avec surprise à chaque fois que j’affirme ne pas vouloir d’enfants. Les gens me disent toujours que je vais changer d’avis. Peut-être. En attendant, ça fait bientôt 25 ans que je n’en veux pas. Notamment pour ce que tu en as dit : c’est si facile de briser des enfants. Ça me fait peur. Tout me fait peur dans la notion de « parent », de la grossesse à la façon de les élever. J’ai peur d’être enceinte. J’ai peur de mourir en accouchant ou d’avoir trop mal ou que mon corps ne soit plus jamais comme avant (c’est égoïste, mais c’est vrai). J’ai déjà fait un rêve où j’étais enceinte et j’étais absolument paniquée, je criais pour qu’on me l’enlève, je me cognais le ventre, c’était comme si j’étais attaquée dans Alien.
    Mon cousin est devenu papa récemment et, dans les premiers mois, on m’a demandé si je voulais tenir la petite dans mes bras. J’ai refusé, parce que j’avais trop peur de l’échapper. (Et pourtant, je me suis déjà occupé de mon petit frère et de ma petite soeur quand j’étais jeune. Mais quand tu es jeune, tu n’as pas la notion de peur envers les bébés que tu peux briser.) Donc, non seulement j’ai peur de me blesser à l’accouchement, mais j’ai aussi peur de tuer mon enfant dans les premiers mois sans le faire exprès. Troisième peur immense : de n’avoir aucune fibre maternelle et de ne pas aimer mon enfant. Parce que tsé, un coup que tu t’essaies, si ça ne fonctionne pas, ta vocation de mère, t’es dans la shnoutte. Quatrième peur : de ne pas faire les bons choix pour mon enfants et de le rendre malheureux/de le voir vivre malheureux sans pouvoir rien y faire. Cinquième peur : de me sentir engloutie par mon rôle de mère et de perdre toutes mes autres identités. Sixième peur irrationnelle : de mettre au monde un démon/un tueur en série.

    Ouf. Je ne donne jamais de réponse aussi complète à ceux qui m’achalent sur mon choix de ne pas vouloir d’enfant. Il faut croire que tes confidences -si bien écrites- en attirent d’autres.
    Cela dit (j’espère ne pas t’avoir effrayée!), je respecte énormément ceux qui deviennent parents et je suis 100% certaine que tu es une bonne mère! Tes enfants pourront te le confirmer tout au long de leur vie.

    • Au royaume d’une Aspergirl

      Ça te fait bien des peurs… Je comprends. Mon premier était une surprise. Puis oui j’avais une peur bleue de briser ses petits bras si minuscules en l’habillant. Je déplaçais tout les morceaux très doucement en le lavant, comme si il risquait de perdre des pièces. Tellement fragile. Ce n’est pas instantané, mais il s’est solidifié un peu et j’ai pris confiance. Maintenant c’est la plus belle chose qui m’est arrivée. Puis il est rendu plus fort que moi alors c’est lui qui doit faire attention. Pour les autres enfants ensuite c’était beaucoup plus facile, moins inquiétant. Puis la fibre maternelle je ne l’avais pas du tout, elle a poussée à son rythme, après quelques mois elle s’est installée. mais tu dois te respecter, toi seule le sait ce dont tu es capable. C’est pas une obligation les enfants.

      • Ariane

        Je ne doute pas que ce soit une belle aventure 🙂 Mais tu voulais des enfants sans avoir la fibre maternelle? Ça a dû être un gros défi. Et oui, par chance, ce n’est pas (plus!) une obligation d’avoir des enfants, alors je me fiche un peu de ce que les autres disent. Je ne risquerai pas de gâcher la vie d’un petit être juste à cause de la pression sociale.

        • Au royaume d’une Aspergirl

          Bravo, la pression sociale n’élèvera pas l’enfant à votre place. C’est vous qui savez quelle est la meilleure décision.

  • Jeanne

    J’ai envie de pleurer tellement je me reconnais dans ce texte. Il est temps que j’aille solliciter un diagnostic. Merci pour ces lignes qui me font beaucoup de bien.

    • Au royaume d’une Aspergirl

      Savoir donne un solide coup de pouce. Bonne chance !