Au royaume d'une Aspergirl (autiste asperger) danse

Zone Ultime de Maladresse Bien Anxiogène (ZUMBA)

Valérie-Jessica Les défis 0 commentaire

Pourquoi est-ce que j’ai décidé de m’embarquer dans ce truc de fou. Est-ce un petit côté masochiste pointant le bout de son nez qui fait que je me retrouve toujours à tenter de faire des trucs qui vont complètement à l’encontre de ma nature ? Tout me destine en fait à me tenir loin d’une telle activité. J’ai de la difficulté à reproduire les mouvements, j’ai la motricité d’un pingouin sous acide et je n’aime pas les groupes, je n’apprécie pas de sortir de chez moi et je suis vraiment très timide. Bel amalgame de facteurs qui font de moi une piètre candidate pour la Zumba.

Pourtant j’y vais parce que ma tête a décidé que c’était malgré tout une bonne idée. Optimisation de l’action, rentabilisation du temps, il faut que chaque activité soit la plus profitable possible au niveau des retombées et celle-ci m’offre un large éventail de bénéfices.

  • Comme c’est ma fille qui voulait qu’on s’inscrive, je réponds à sa demande et elle en retire du plaisir. Réponse positive à une demande de l’enfant. Fait.
  • Je pratique une activité exclusivement mère-fille ce qui la rapproche de moi sans le reste de la famille et l’aide à se sentir importante et unique (avec ses frères, j’ai déjà d’autres passe-temps auxquels elle participe peu).
  • Elle fait de l’exercice.
  • Je fais de l’exercice.
  • Ça m’aide de tenter de coordonner mes mouvements même si c’est un véritable désastre, c’est bon pour mes capacités motrices.
  • De me voir incapable d’imiter l’animatrice adéquatement aide ma fille à se sentir meilleure que moi dans quelque chose et c’est bon pour sa confiance en elle.
  • Même Wikipédia le mentionne sous la section Bénéfices de la Définition de Zumba. Des personnes avec des conditions de santé plus spécifiques (handicap physique, syndrome d’Asperger (…)) ont aussi témoigné du bienfait de cette activité dans la gestion de leur situation. Et ce n’est pas faux, ça me fait réellement du bien.
  • De plus je n’ai qu’une légère perte de temps dans la section déplacement étant donné que c’est exactement à 700 mètres de ma résidence.

Bref, j’évalue que si on tient compte du ratio investissement versus résultat, la Zumba devient une activité payante dans les faits. Alors j’ai accepté de me prêter au jeu pour cette année.

Première tentative

Aujourd’hui c’est sympathique. La salle est immense, c’est spacieux. Pour vous donner une idée de la zone disponible pour la répartition des humains dans un espace non confiné, il y a seize tables de huit chaises contre les murs et ça n’empiète même pas sur l’aire centrale tellement c’est grand. Ça, c’est excellent pour moi. Je peux me cacher subtilement à l’arrière et personne ne me voit. Nous sommes une douzaine de personnes seulement. C’est bien dégagé. La musique est entraînante et joyeuse; je suis donc contente. La dame qui nous guide est rigolote. Elle semble bien s’amuser, je crois. Je fais absolument n’importe quoi, mais personne ne le remarque puisque je suis tout au fond. Ça me demande un effort de concentration tel que vous ne pouvez l’imaginer. Je tente tant bien que mal d’imiter maladroitement quelques-uns des déplacements qui pourtant sont assez simples. J’ai l’impression de vivre un défi constant. Si je réussis à force d’efforts immenses à effectuer un des mouvements proposés ou que j’arrive, l’espace de quelques secondes, à bouger en même temps que la dame devant, je jubile de plaisir. J’ai l’impression d’avoir quatre ans. C’est fascinant.

C’est alors que ça arrive, l’animatrice qui me paraissait si sympathique vient d’avoir une idée d’hurluberlue. Elle nous demande, pour la fin du cours, de former un cercle et ensuite de se rapprocher. Mes tentatives afin de passer inaperçue ne fonctionnent nullement, je suis forcée d’intégrer l’assemblée des sorcières wiccans. Non, pitié, tout, mais pas ça. Je me sens oppressée, gênée, pas à ma place et je voudrais entrer sous terre quand tout à coup ce qui devait arriver arriva, il faut se prendre par la main. J’ai l’impression d’inventer tant c’est caricatural. Comme dans un mauvais rêve, ça se déroulait avec une sensation de ralenti, le cerveau pédalait de toutes ses forces à la recherche d’une solution pour s’extraire de cette proximité forcée. Malgré toute ma bonne volonté les idées trouvées étaient inapplicables, soit mourir sur place, me téléporter ou pleurer, je n’ai eu le temps de ne rien tenter du tout. Me voilà attachée par la main à une inconnue et pas dans le contexte de la brève poignée de main habituelle que j’ai apprivoisée, non. Me voilà contrainte dans une position beaucoup plus personnelle et m’impliquant émotionnellement, celle que je réserve aux enfants ou a mon conjoint. Une horreur. J’ai l’impression de me faire retirer l’essence vitale à travers cette main enlacée, je panique totalement. C’est la période de  »relaxation », mais mon cardio travaille plus fort que jamais. Le cœur tente de sortir de ma poitrine afin d’échapper à la situation. Quand je peux enfin me détacher, je suis hébétée et déstabilisée, c’était totalement une expérience atroce. Mais comme j’ai apprécié le avant, je décide de revenir. Courage.

Deuxième tentative

Ça commence mal, c’est bruyant, les gens sont dissipés, ont croirait qu’il va y avoir une tempête et tout à coup une dame me dit un grand bonjour enthousiasmé. Je réponds gentiment avec un gros point d’interrogation impossible à cacher dans le visage. Elle me mentionne presque insultée «Tu ne me reconnais pas ?» Je souris… Elle m’explique qu’elle travaille avec mon conjoint et qu’on s’est vu souvent. Je m’excuse alors et j’explique que hors contexte j’ai beaucoup de difficulté avec la reconnaissance des visages. Ça aurait dû passer, mais elle m’examine encore plus déboussolée en disant « C’est parce qu’on joue au badminton ensemble.» Et là je me dis, elle va faire des liens c’est certain. Au badminton mon conjoint doit crier mon nom quand je suis censée faire quelque chose. C’est lui qui couvre tout le terrain et moi je suis dans la lune et je regarde les lumières. C’est pas mal ça… J’y vais comme support moral plus qu’autre chose. Clairement, elle va me prendre pour la folle de service. J’ai l’air d’une non fonctionnelle. Un peu après je prends mon courage à deux mains pour réparer un peu et je décide de retourner lui parler, mais oups, je ne sais plus c’est laquelle des dames. Dommage.

Le cours débute et une jeune fille commence son laïus en avant. Bonjour, je me présente, moi j’ai cinq travails. Mon cerveau veut mourir, cinq travails, vraiment ? Pas cinq emplois, non. Donc la jolie demoiselle travaille avec sa grand-mère à sa boutique, elle enseigne le ballet à des enfants, elle travaille à son école, elle siège sur un conseil de je ne sais plus quoi et nous enseigne la Zumba. Je ne sais pas encore pourquoi, mais elle me fait hérisser les poils des bras. Et le cours commence. Personne ici n’a l’intention de faire une carrière de danseuse, mais la jeune fille ne perçoit pas la situation de cet œil. Pour avancer un seul de ses bras dans une direction que nous devons imiter, elle dandine absolument tout ce qui lui est possible de dandiner. Pour simplement tourner et déposer son morceau de bras ou de jambe sur un nouvel emplacement, elle effectue tellement de simagrées et de démonstrations de son corps si talentueux que je n’ai aucune idée de ce que je dois lire comme mouvement de base dans ce torrent d’information. Elle se donne en spectacle bien plus qu’elle ne tente de nous faire apprendre à s’entraîner avec elle.

Et là, elle fait ce qu’elle n’aurait pas du faire. Elle nous demande si ça va. Elle pose réellement la question. Je peux, à la limite me taire quand il le faut, mais je suis incapable de mentir. À une question directe, réponse directe. Je lance sur un ton de reproche : « C’est parce que tu bouges tellement d’affaires pour te rendre du point A au point B qu’on a aucune espèce d’idée à savoir lequel de tes mouvements ont est censé imiter. Il n’y a pas un seul morceau de ton corps qui ne fait pas quelque chose en même temps que le reste. C’est hallucinant. » Voilà c’est dit. C’est toujours avec une information silencieuse, celle de tout le monde qui se tait, que je me rends compte que je viens de me mettre les pieds dans les plats encore une fois. Je n’ai aucun filtre, c’est vraiment un problème. Bon, tant pis. Ça lui apprendra. Nous quittons précipitamment avant la fin. Je fais tout de même un appel téléphonique, par la suite, dans l’intention de connaitre l’horaire qui me permettra de ne plus jamais la croiser. Malgré…. est-ce que je me rendrais compte que c’est la même personne ? Pas certaine. J’ai des doutes là dessus.

Troisième tentative

Je suis stressée, j’anticipe, j’imagine les pires scénarios, ce qui fait que lorsque ma fille et moi sortons du véhicule et que j’aperçois une voiture arriver au loin, je ne prends aucune chance, j’attrape ma fille par la manche de son manteau et tire un grand coup pour la ramener vers moi. Je suis comme ça, perpétuellement un peu en panique pour rien. Toujours est-il que je n’ai pas tenu compte, dans mon empressement, du miroir de mon véhicule (qui est assez haut). Voilà donc jeune fille se frappant violemment la tête sur le miroir. Boum. Je la vois ramollir un peu et ses genoux oscillent. Je la remets droite en tirant à nouveau sur son pauvre bras. «Es-tu correcte? » Ses yeux reviennent en face des trous et elle commence à pleurer. Elle a vraiment mal. Je tente vainement de la consoler sans grand succès. Consternée et ne sachant pas quoi faire je mentionne sans pitié que si elle veut participer à la Zumba il faut qu’elle se calme. Ça finit par fonctionner. Quelle chance.

On entre. La gentille dame a mis un chandail vert ! Youpi. Mais nous sommes dans une autre salle et être à l’arrière dans ce nouveau lieu signifie me trouver dos à une porte vitrée d’où on pourrait me voir depuis l’extérieur. Non ! De plus, la propriétaire est à son bureau et elle a une vue directe sur ce que je fais. Elle est juste dans mon dos, je me sens vraiment nulle. On ne m’y reprendra plus.

Avant de revenir à nouveau, je téléphone donc à la responsable. Je suis bien préparée, j’ai répété ma conversation à un paquet de reprises dans ma tête pour ne pas que tout s’emmêle une fois que je l’aurai au bout du fil. Je lui explique que je ne suis pas bien et confortable dans cette salle, que je n’aime pas être dos à la porte extérieure vitrée et qu’en plus je ne vois rien placée comme ceci. Je lui dis que j’ai un problème de coordination et que je me sens vraiment trop gênée qu’on me voit. Par surcroît, c’est trop petit. Elle me propose carrément que le groupe se positionne dans l’autre sens la prochaine fois. C’est fou comment les gens sont gentils parfois. Tout de même, je préférerais la grande salle alors on se donne rendez-vous jeudi.

Jeudi

Ce n’est ni la jeune fille avec  »cinq travails » ni la dame sympathique, c’est la propriétaire aujourd’hui qui donne le cours. J’ai bien hâte de voir ça donne quoi. Je stresse. Dans l’entrée déjà une dame entre en grande conversation avec moi. Probablement qu’elle me connait parce qu’elle fait comme si. Je ne me ferai pas avoir deux fois. J’agis comme si je la connaissais aussi. Dans le doute, abstiens-toi. Donc je ne demande pas son nom ni rien. Ce soir c’est une soirée spéciale, car après le cours il y a une dégustation de petites bouchées ainsi qu’une activité. Je n’ai nullement l’intention d’y participer, pas d’inquiétudes, sauf que les préparatifs sont entamés ce qui fait qu’il y a une sorte d’effervescence. Les gens sont moins timides et une jeune fille fait des niaiseries à connotation douteuse avec les petits poids et altères. À la limite c’est rigolo, le seul problème c’est qu’elle entreprend d’impliquer les autres dames. C’est là que je me rappelle la technique face aux ours. Calmement, on reste bien grand et on recule doucement. Ça fonctionne, elle ne tente pas de me faire participer. Je suis sauvée !

Le cours commence. À mon grand bonheur, l’animatrice est vraiment drôle et toute simple, sans fioritures ou orgueil mal placé. Elle est toute naturelle. Elle porte de grands bas colorés qui me font rire. Ses mouvements sont bien nets et non agrémentés d’exhibition mal placée de ses talents. On dirait un petit ressort rigolo. Je la regarde, je l’analyse et j’en viens à la conclusion que je la trouve sympathique. Ça y est. Elle vient de faire son entrée dans la case des gentils. Les gens commencent toujours dans la case neutre, mais ensuite, ils sont parfois répartis dans les gentils ou les méchants, et elle je sens que je vais bien l’aimer. C’est pourquoi lorsqu’elle s’accroche un pied sur son sac trop près, mon imagination s’emporte et je me représente l’idée d’elle en train de tomber et de se blesser, ce qui instantanément me fait apparaitre des gouttes d’eau dans les yeux. Comme elle est dans les  »gentils » ça me ferait de la peine. Vite, pensons à autre chose.

C’est un petit clown. Vraiment. Par contre, à plusieurs reprises elle tente de nous faire effectuer des mouvements plus sensuels comme une oscillation des hanches de style mini baladi ou encore une remontée des mains très féminine le long du corps. Je n’ai absolument aucun début de notion de comment faire pour bouger de manière le moindrement sexy. Comment est-ce qu’on fait pour ne pas avoir l’air d’avoir un morceau de papier de toilette coincé entre les fesses quand il faut les déplacer de gauche à droite en faisant des cercles. Dans ces situations-là, j’ai vraiment l’impression d’être un robot déglingué. Malaise. Ça m’échappe totalement les notions de séduction qui sont reliées à des mouvements affriolants.

Tout de même, grâce à la clarté de sa démonstration à l’avant, j’ai réussi à imiter plusieurs choses et je suis contente de moi. Je suis bien plus fatiguée du cerveau à cause de l’effort soutenu pour analyser et reproduire ce qui était proposé, mais je suis de bonne humeur. Le cours se termine. Soudain elle commence à distribuer des tapes d’encouragement dans les mains des gens, et elle se dirige inévitablement dans ma direction. Je recule, recule, je place mes deux mains derrière mon dos, peut-être que son subconscient va comprendre que je n’ai pas envie d’être touchée maintenant ? Non. Pas compris. Elle avance donc sa main en nommant mon nom en bonus, ce qui m’interpelle avec encore plus d’intensité et je n’ai d’autre choix que de taper dedans avec le visage de celle qui est totalement désemparée. Ahhh, j’haïs ça ! Donc je me retrouve en surcharge et je ne m’endure plus pendant un instant. Je me précipite sur ma gourde d’eau que j’aspire allègrement quand je stresse et ça me calme un peu. C’est cet instant précis que ma fille choisit pour me sauter dessus en m’enveloppant un gros câlin exalté. Je ne peux pas, pas maintenant, tantôt, mais vraiment pas dans l’instant présent. Je me retire donc rapidement de son emprise avec un  »pas maintenant » qui aurait plus être plus doux. Une dame à côté me regarde d’un drôle d’air. La culpabilité se pointe, mais je peux rien y faire, l’enlacement de ma progéniture sera pour plus tard. Après ma douche, je lui donne sa dose d’affection et elle est satisfaite. Tant mieux.

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