Prendre une pause pas reposante au pays des ustensiles.

Prendre une pause pas reposante au pays des ustensiles.

Valérie-Jessica Les défis 0 commentaire

Une fois par année, je vais à Montréal. C’est un sérieux trajet, c’est long. J’exècre les longs trajets, comme les moyens, et les courts aussi d’ailleurs. En fait, tous les déplacements non contrôlés par mes pieds qui exercent le mouvement volontaire d’avancer m’énervent. J’ai peur. C’est plus qu’un inconfort, c’est la perpétuelle sensation de danger omniprésent. Mais comme il est impossible de demeurer dans une petite bulle de protection en permanence si on désire élever des enfants sains, on doit s’extraire parfois de notre zone sécurisée pour affronter le reste de l’univers. Nous voilà donc, gentil conjoint, grand jeune homme, grande fille, grand garçon et maman sur le chemin de Montréal. Je suis emmitouflée. Malgré tout l’espace disponible dans le véhicule, j’ai bien entendu une montagne de bagages à mes pieds pour me tempérer. Mon oreiller sur moi, une couverture, ma tablette, des livres, des cahiers de notes, mon appareil photo, deux objectifs (au cas), au moins une dizaine de crayons, des chargeurs, des iPod, 4 clés USB de musique, je suis prête et j’ai tout ce qu’il faut pour être bien serrée et compressée dans mon banc. Je tente de m’occuper pour ne pas regarder la route. Ce n’est pas un franc succès puisqu’au moindre changement je m’agrippe à la poignée au-dessus de ma tête comme si j’allais me faire éjecter d’un instant à l’autre et qu’elle allait me servir à ouvrir mon parachute. Je grogne intérieurement et je peste contre ma crainte ce qui ne m’est d’aucune utilité.

Voilà pourquoi, lorsque l’heure de prendre une pause approche, je ne suis pas au meilleur de moi même. Tendue, épuisée, un peu assommée et mêlée, j’ai besoin de me dégourdir et je suis contente de pouvoir changer de contexte. Nous prenons une sortie d’autoroute prometteuse et nous apercevons diverses chaines de restaurants qui tentent de nous séduire. Mais que vois-je ? C’est un logo que je ne connais que trop bien, mais oui ! C’est mon client !

Je ne rencontre pas les gens habituellement.

Mon bureau est à la maison et je ne rencontre pratiquement jamais personne dans le cadre de mon travail. Internet m’a sauvé de cette préoccupation. S’il fallait que je me pavane en permanence en affichant une confiance inexistante et une aisance impossible à simuler, les fils de mon pauvre cerveau voudraient griller mes neurones. Me voici donc devant le restaurant de mon client qui est d’ailleurs un excellent client régulier, mais bien entendu, je ne l’ai jamais vu de ma vie. La bonne excuse c’est qu’il est loin, la vraie raison c’est que l’Asperger me rend vraiment trop nulle dans ce genre de situation. Mon conjoint est tout pétillant d’enthousiasme à l’idée que je pourrais lui dire bonjour en passant. Ambivalente, j’ai envie d’observer en vrai mes réalisations, mais je meurs de peur à l’idée de présentations mutuelles. Entourée de mon armée familiale, je crois que potentiellement, je trouverai le courage de dire un petit coucou.

Préparation des scénarios sociaux

Je prépare une panoplie de scénarios variés dans ma tête sauf qu’aucun n’est applicable. Le fameux, Bonjour, je me présente, c’est moi qui fais vos publicités, vos menus, vos affiches, etc. Comment allez-vous ?  n’a aucune chance de sortir si joliment de ma bouche. Je crains bien trop les bafouillis incompréhensibles et les stupidités que je pourrais inventer au moment fatidique.

Nous entrons, c’est très calme puisque ce n’est pas encore l’heure à laquelle il y a de l’achalandage. Le silence, lorsque je suis angoissée, forme un bruit sourd, étanche et lourd autour de ma tête. Ça pousse comme bourdonnement, un grondement de chutes d’eau qui emporte mon courage dans son courant et tout devient amplifié. C’est écrasant. Je n’y arriverai pas. Je tente donc une approche plus subtile. Je pointe une affiche sur le mur à mes enfants en mentionnant que c’est une de mes créations. Mon but, mon espérance c’est qu’ils en parlent avec leurs voix trop fortes et que la conversation parvienne aux oreilles des personnes visées. La fois, la seule fois où j’aimerais bien qu’ils fassent du bruit dans un endroit public, ils décident d’être trop sages. Peine perdue. Je flâne donc un moment près du comptoir en espérant que l’éclair du génie me tombe sur la tête ce qui n’arrive pas.

Je me dirige piteusement vers la salle de bain. L’odeur ! Cette odeur si forte de produit nettoyant s’infiltre par mes alvéoles pulmonaires et j’étouffe. Je tente de retenir mon souffle, mais j’y goûte de partout. Mes papilles gustatives font des bulles et lorsqu’elles éclosent, ça pétille comme si j’avais mangé du savon. Ça gratte a l’intérieur de ma bouche et le cœur me lève. Je retourne à ma table, mais il est trop tard. Les moindres parcelles de ma langue, de mon nez et même de mes oreilles sont envahies par ce souffle violent de chimique malsain. J’arrive à peine à goûter mon plat. Je ne sais pas si c’est moi qui exagère, mais certains indices me laissent croire qu’il y a de grosses chances que… oui.

Annuler toutes mes chances comme une experte en annulation des chances.

Me voilà donc bien dépitée. Je n’ai pas dit bonjour, je suis assise là complètement obnubilée par des détails insignifiants et je cherche encore comment je pourrais au moins signifier ma présence. Le repas se termine sans que j’aie trouvé résolution à cette équation. Il y a sur la table un petit carton d’appréciation. Il me parle. Il veut se faire remplir. Même en m’attachant à ma chaise il me serait impossible de ne pas répondre à l’appel d’une question si clairement posée. Je remplis donc le feuillet. Oui, le service est excellent, effectivement la nourriture est juste comme il faut, tout était bien chaud et à point. Et soudain ! Une section commentaires…. J’explique avec force et conviction, armée de mon crayon, à quel point le choix de savon dans la salle de bain m’a déplu. Suite à ceci, c’est certain que je me suis tiré dans le pied puisqu’il me serait maintenant impensable d’aller me présenter.

Tétanisée.

Perdue dans mes pensée je suis distraite et je jette mes ustensiles à la poubelles ce qui cause une immédiate explosion de culpabilité dans ma tête. Oh non, qu’ais-je fait. Je fixe donc l’objet du délit de mes grands yeux ronds. Suite à quoi un jeune homme me demande s’il peut m’aider. Bien entendu, ma personnalité étant ce qu’elle est, j’avoue mon forfait et je ne peux me retenir de me répandre en excuse d’avoir jeter les ustensiles. Je me sens vraiment mal, mais l’idée de plonger ma main dans cette antre de déchets est pire, je suis tétanisée devant ma faute. Il me dit que ce n’est pas si grave. Oh maléfiques couteau et fourchette, pourquoi vous être enfuis au fond de ce trou ?

Nous nous apprêtons à sortir quand mon plus jeune manifeste une envie soudaine et il disparait vers le petit coin. Nous attendons, attendons et attendons son retour dans l’entrée. Ça commence à m’inquiéter ? Il est peut-être coincé ? Est-ce que le savon l’a lui aussi traumatisé ? J’utilise donc mon plus grand en éclaireur pour aller se quérir de l’état de son frère. Et nous attendons encore. Mon conjoint disparait à son tour et ma fille file aussi aux toilettes.

Abandonnée au milieu de l’entrée.

Me voilà donc abandonnée au milieu de l’entrée silencieuse, sans savoir où regarder. Les secondes s’égrènent à la vitesse de l’érosion. Je déteste quand ça arrive. Le jeune homme revient me voir pour savoir si j’ai besoin d’aide. Je marmonne une vague réponse à propos de ma progéniture qui tarde à revenir à la base. Dans ces situations, on dirait que le moindre de mes mouvement se mets à revêtir une importance capitale.

M’auto-surveiller comme si j’étais un danger public.

C’est comme si chaque pas de travers, chaque respiration, chaque mot allait déclencher la pire des catastrophe. Je me mets à me surveiller avec tellement d’insistance que je m’interdis presque le droit à l’existence. Je ne m’aime pas quand je suis comme ça. Ensuite ça me demande de redoubler d’effort pour retrouver un peu de confiance. À chaque fois j’ai cette impression d’être retournée au premier stade du développement et je sais que je devrai remonter les étapes pour me sentir plus solide. Je ne suis pas très fière aujourd’hui, je n’ai pas réussi cette visite au restaurant, je ferai mieux une prochaine fois ?

 

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