Bleu, la couleur de l'autisme.

Bleu, bleu, bleu. Transformation en cours. Et ce n’est pas fini.

Valérie-Jessica Les petites joies 2 commentaires

Depuis toute petite mon corps a toujours été une inconfortable enveloppe me transportant du point A au point B, un outil me permettant d’apparaitre en chair et en os et de produire des sons. Un mal nécessaire sans lequel je ne pourrais exprimer à l’extérieur ce qui se passe en dedans. Enfant, je lui en voulais de m’entourer de la sorte, de me coincer dans l’attaque perpétuelle des ressentis multiples. Cuir rapetissé à même la carcasse, inconfort permanent doté d’un manque total des capacités dont les autres étaient dotés, je tentais de me soustraire à l’emprise de ce géant écrasant en rêvassant de longues heures à l’idée de voyager hors de lui. Petit point dans le tapis ou motif sur un mur devenaient grands et je m’engloutissais dans des univers parallèles pour m’extraire, pour me libérer de l’emprise de ce corps. Je laissais inerte ma substance physique se débrouiller seule pour subir les tâches ingrates. Si j’avais pu être de vapeur et de pensées, cela m’aurait suffi. De retour à l’intérieur, je me débattais encore en un interminable conflit entre vouloir et pouvoir. De la plante des pieds au-dessus de mon crâne, l’ensemble complet ne me semblait pas intégré. Comme si ma chair ne m’appartenait pas.

Sauf que là, ça commence à faire pas mal d’années que je suis dans un petit cocon sécuritaire. Beaucoup d’années. Puis sans m’en rendre compte, à force de ne pas avoir cette nécessitée d’être en hyper vigilance permanente, malgré l’inconvénient d’être constituée de matière solide hypersensible, c’est de moins en moins paniquant. Juste les cheveux, déjà ! Je me vois il y a 20 ans, ou il y a 30 ans et plus loin encore, et ces brindilles ont toujours été de nuisibles excroissances insupportables, de dérangeantes tiges facilitant l’accès à mon être par tous leurs prolongements épars. Tuyaux videurs d’énergie vitale, je ne me suis jamais bien entendu avec eux. Symbole d’une féminité dont je ne voulais pas, je m’empressais de les couper dès que je me sentais vulnérable. Sauf là. Ils ont arrêté de m’attaquer, bon pas tout à fait, j’exagère un peu, ils continuent de me taper souvent sur les nerfs, mais ce n’est plus une pure relation de haine. Puis depuis quelques semaines, avec la démarche que je fais dans mon acceptation de mon être entier que je tente de découvrir, j’ai commencé à me regarder un peu. Puis je ne m’en suis pas tant rendu compte, mais ils ont poussés. Long, longtemps. Je n’y ai pas porté attention plus qu’il faut durant le processus. Ça va avec le reste, comme je me sens moins mal, je me bagarre moins avec moi et donc, récemment j’ai commencé à apprécier qu’ils fassent partie de moi.

J’essaie de m’approprier mon corps. On est coincés, pris pour travailler ensemble que je le veuille ou non. Alors mes tentatives de faire abstraction de mon moi extérieur comme s’il n’existait pas, ce n’est pas gagnant. C’est pourquoi hier matin j’ai réalisé qu’il fallait que je pose un geste significatif pour bien avertir mon corps que maintenant, c’est moi la chef ! J’ai appelé au salon de coiffure pour demander à avoir les pointes des cheveux bleues électriques.

Le salon, torture mentale et physique en perspective

Avant même d’entrer, déjà un conflit dans ma tête. En pleine tempête de neige, je me devais de bien secouer mes bottes d’astronaute, mais ça impliquait de supporter la cigarette de la dame sous l’abri d’entrée. La guerre faisait rage entre le respect des règles de bienséance et le respect de moi. Faire les choses correctement a bien entendu gagné parce que ce serait me faire violence que de déroger à la manière correcte de procéder. C’est donc avec la nausée que je suis entrée dans le lieu bruyant et puant, le salon de coiffure. Prendre de grandes respirations pour me calmer n’aurait servi à rien puisque vaporisateurs, couleurs et autres produits coiffants se bousculaient pour savoir lequel me rendrait le plus mal.

Plus de la moitié des Asperger ont une sensibilité olfactive et gustative supérieure à la moyenne.Tony Attwood

Mon truc, lorsque les stimuli s’enchainent sans contrôle, c’est de me focaliser sur un motif régulier. Tentative de me plonger dans les tuiles. Échouée. Elles n’ont pas eu de chance, le poseur de carreaux n’était clairement pas aspie, ni minutieux naturellement. Tentative d’analyser le logo de l’entreprise pour comprendre la lecture qu’en feraient les gens. Échouée. Le personnage supposément chevelu me rappelait un vague monstre sanguinaire et le ciseau qu’il était censé tenir dans sa main me faisait plutôt penser à un couteau. Ce n’était pas gagné, je devais trouver autre chose. Habituellement, je jouerais dans mes musiques pour les classer encore et les reclasser, mais un problème technique de mon appareil m’en empêchait pour aujourd’hui.

La jeune femme commença à découper perpétuellement avec le même mouvement hypnotisant des petits carreaux d’aluminium. Encore et encore, mais sans vraiment faire attention pour les rendre parfaitement égaux et symétriques ce qui prenait toute la place dans ma tête. Obsédée à l’idée de toute cette belle feuille déchirée aléatoirement je ne me sentais pas si bien lorsqu’elle accrocha les morceaux ainsi fabriqués dans mes cheveux, et on aurait dit que le poids de chaque carré se mettait à me tirer de plus en plus vers l’arrière et j’en avais mal au cou. Techniquement, je le savais que ça ne se pouvait pas. Ils devaient peser au maximum quelques grammes chacun, mais la mince différence de la répartition des pressions sur ma tête était ressentie au maximum et ça me faisait me tenir toute raide, comme si la nouvelle donnée ne pouvait être intégrée. Lorsqu’elle les ouvrit de temps en temps pour vérifier la décoloration je me mis à avoir de violents frissons incontrôlés. Elle me demanda si j’étais chatouilleuse, mais ce n’était pas ça. Je tentai de lui expliquer que si en bougeant ses petits récipients à produit elle faisait osciller une mince quantité de cheveux à la fois, je les sentais tous, mais pas comme un ensemble.

C’est chaque follicule indépendamment des autres qui me lançait des messages d’existence. C’était recevoir trop d’informations cutanées à la fois pour être capable de trier. Le cerveau voulait bien répartir tout ça dans les cases de la conscience du tactile, mais on avait ici un engorgement au centre de tri, voilà le pourquoi des tremblements non dominés. Ça n’est pas probablement sorti de ma bouche avec autant de clarté puisqu’elle n’a produit qu’une onomatopée pas claire en guise de réponse. Constatant ma raideur constante elle me demanda à quelques reprises si j’étais confortable. Sachant pertinemment que ce n’était pas elle le problème je finis par lui dire que le mot confortable ne faisait partie de mon vocabulaire. Elle me demanda c’était quoi mon métier, mais me sentant totalement inintéressante, parce que bien trop mal, je m’enfermai donc dans un long mutisme laissant ces dames discuter de talons hauts roses (ceci n’est pas une blague pour mettre de l’ambiance, elles ont vraiment parlé de chaussures une bonne demi-heure durant). Ce n’est pas grave en soi, mais ça n’aidait en rien mon sentiment de ne pas être à la bonne place.

Enfin, coucou, c’est moi !

Lorsque tout fût terminé, elle me demanda mon avis, j’ai voulu lui expliquer qu’en fait mes pointes de cheveux étaient déjà bleues, mais c’est juste que je ne le savais pas auparavant. Avec le recul je réalise que j’aurais pu dire simplement que ça s’intégrait parfaitement à mon être, mais le réel sentiment que j’ai ici, ce n’est pas d’avoir fait un gros changement c’est d’avoir simplement retiré une nouvelle pelure de la couche de protection. Je me réapproprie l’enveloppe physique. Je tente de faire former un tout avec mon âme et son véhicule. Ça ne va pas me doter tout à coup d’une meilleure coordination ni m’empêcher de me quereller avec les sons, les bruits, les odeurs et la multitude d’infos non pertinentes que je reçois au quotidien, mais je vais au moins pouvoir me balader dans quelque chose qui me ressemble un peu.

De retour dans le véhicule ma fille m’a demandé. Maman, qu’est-ce que tu voulais exprimer en mettant du bleu dans tes cheveux ? Elle m’oblige à réfléchir cette enfant. J’ai répondu, ma créativité et ma bonne humeur. Je voulais des cheveux manifestement heureux. Ça va donner une entrée en matière à la joie que j’aimerais partager, mais qui reste trop souvent coincée derrière le mur duquel je suis prisonnière malgré moi. Et hop ! Une fenêtre de plus vers ce que j’aimerais exprimer.

P.S. Le 2 avril, c’est tous en bleu pour l’autisme. Je suis prête.

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  • Coucou, il y a quelques semaines j’ai vu passer un post qui parlait du « Royaume d’une Aspergirl » (d’ailleurs ton titre m’a évoqué un conte de fée, puis une princesse, puis des défis, des aventures et des victoires) sur un groupe Facebook et je suis heureuse de ce hasard qui m’a permis de découvrir ton blog. J’aime beaucoup ce que tu écris et la façon dont tu l’écris. Merci de partager tout ça avec nous.

    • Au royaume d’une Aspergirl

      Oh oui ? Alors je suis la pire princesse en ville, sans talons et sans maquillage, qui a les deux pieds dans la même bottine, mais les aventures et les histoires pourquoi pas. Merci pour votre commentaire, c’est gentil !