je suis une super héro aspergirl

On va dire que j’ai des super pouvoirs avec des malus, ok ?

Valérie-Jessica Les particularités 0 commentaire

De toute manière, c’est moi qui décide, si j’ai envie de le voir comme ça, c’est juste du bon. C’est comme avec n’importe quoi, il faut un retour du balancier. Puis tout est une question de point de vue. C’est du bonheur ? C’est du malheur ? C’est relatif.

Rassurante et jolie régularité, pourquoi voudrais-tu nous priver de ta présence ?

Ça me fait mal quand une séquence se brise. Ça m’accroche l’esprit et je suis sans cesse sollicité en quête de réparation de la série. Je n’espère que la compléter et c’est un réel soulagement d’arriver à la rétablir. Imaginez un infime grattement incessant et perpétuel sur la même partie de votre corps, ou encore le supplice de la goutte, petite chose sans pause qui vous rappelle sa présence, c’est un cri permanent, une réclame envahissante d’un geste de notre part. Ça me tire, ça m’appelle, ça me chicote, ça prend toute la place jusqu’à ce que je puisse, dans un immense soulagement réunir ensemble les pièces agitées.

Maintenant, imaginez une minuscule enfant, la plus petite de la classe, pas trop jolie, avec d’épaisses lunettes la déguisant, habillée n’importe comment, les cheveux gras, sans habiletés sociales réclamant à tout vent de pouvoir séquencer tout ce qui l’entoure. Cette enfant considérait qu’elle « aidait » ainsi les autres, qu’elle « participait » à la vie scolaire parce qu’elle ne pouvait imaginer que les bris des rythmes n’agressaient qu’elle. Au discours du professeur vantant la participation, l’entraide et le travail d’équipe elle répondait à sa manière en tentant de stabiliser l’environnement. Sa réponse intérieure aux « Vas-tu apprendre à te mêler de tes affaires ! » était de considérer l’ensemble des adultes comme des menteurs demandant un geste de la main gauche pour la rabrouer de la main droite lorsqu’elle voulait le poser. Elle était énervante, fatigante et complètement en décalage dans la compréhension des besoins de ses congénères. Pourquoi lui refusait-on la permission d’intervenir pour placer, réguler et calmer le tourbillon anarchique qui l’entourait; elle n’y comprenait rien. Sa réaction était donc de cesser de regarder autour, seul le sol, les tuiles, et surtout le livre devant ses yeux pouvaient la maintenir dans un état semi-stable dans lequel elle serait moins en panique.

Les enfants atteints de TSA (trouble du spectre de l’autisme) démontrent une perception accrue des petits changements dans les habitudes telles que les arrangements d’objets ou d’images connues.Asperger dans Wikipédia

Faites grandir cette enfant. Donnez-lui un ordinateur, un crayon, un droit à l’expression, un appareil photo, des outils et elle pourrait vous surprendre ! Elle obtiendrait potentiellement la capacité de bien utiliser cet handicapant ressenti pour le transformer en art. Elle s’octroyait le droit de manifester et d’accepter son besoin. Elle prendrait conscience du non-partage de cette indispensable pulsion et ne tenterait plus de l’imposer à la terre entière. Pour elle, pour son bien-être, pour son accomplissement elle opterait pour une solution créative, une expression visuelle lui permettant de rapatrier les régularités via des médiums artistiques. Avec de la chance, elle opterait pour un métier lui permettant de contrôler ce mécanisme. Elle serait efficace, maitre du résultat visuel et heureuse dans son travail. L’envahissante obsession se transformerait en superbe résultat qui l’exalterait.

C’est ça qui m’arrive. J’ai fait contrepoids. J’utilise cette problématique initiale à meilleur escient. Mon problème devient une inspiration, puis une méchante belle découverte. Je m’y lance à fond, ça me fait du bien, ce n’est plus du sable dans l’engrenage. C’est une poétique émotion visuelle qui me rassure et me berce. Ça me donne la permission, le oui, toi aussi tu as le droit, c’est magique et ça donne des résultats comme cette photo qui me ravit. Je suis maintenant fière au lieu de porter sans cesse le poids d’une honte à être différente.

Photographie d’une asperger passionnée par la photographie, la répétition et les dés. – Au royaume d’une Asperger

Proprioceptive au max avec des infos trop intenses qui m’attaquent de partout !

Quand vous avez les modulateurs sensoriels qui font la fête à vos dépens, c’est comme dormir au-dessus d’une discothèque. Le plancher tremble, ça fait boum boum et vous n’avez jamais de pause. Le mécanisme de régulation du système nerveux qui a comme métier de filtrer les stimuli fait la grève, puis vous avez beau tenter d’interminables rondes de négociation, il est de mauvaise foi et refuse d’ériger les barrières normales de tri des informations en provenance des sens. Il est assis là en paresseux, il regarde arriver tout en même temps les messages cutanés, olfactifs et auditifs et il se la coule douce en laissant s’accumuler un énorme bouchon de circulation au niveau des perceptions. Les vêtements supposés être une seconde peau me brûlent, chaque couture, chaque tissu trop rugueux et chaque bouton avec trop épais de fil derrière pour le tenir deviennent des armes d’attaques massives dirigées vers mon cerveau. Hier, j’entre pour acheter du fromage à ma fille dans une boutique et je ressors après trente secondes, le cœur au bord des lèvres avec l’envie de vomir parce que ça sentait trop sucré. La hotte de poêle me donne l’impression d’avoir la tête dans le compresseur et les lieux publics me siphonnent l’énergie tel un vampire assoiffé qui n’a pas bu depuis mille ans. À gérer, c’est une masse infinie et lourde de bombardements omniprésents. Ça, c’est le paragraphe dans lequel je chiale un peu et je nomme l’inconfortable tempête qui m’habite.

L’hypersensibilité tactile peut être telle que la personne refusera de se laisser toucher (…), de tenir certains objets dans les mains (colle, texture de vêtements, etc.) ou l’aversion pour les vêtements inconfortables. (…) Cependant, certaines sensations tactiles sont perçues comme plus agréables.Asperger dans Wikipédia

Mais si ça devenait mon super pouvoir, si au lieu de me battre contre je tentais d’en retirer aussi des bénéfices ça donnerait quoi ?

Je pourrais vous décrire le plaisir intense que je peux retirer à ne manger qu’une seule croustille, je serais à même d’expliquer à quel point sa forme qui occupe l’espace parfait dans ma bouche m’enchante, les moindres aspérités sont perceptibles, chaque petite miette d’épice me lance un appel à la réception du goût, il n’y a pas une partie de ma langue qui soit mise de côté, chaque papille se dandine de joie, le premier bruit de fonte de l’aliment est une douce musique. Les craquements éclatent en feux d’artifice qui me chatouillent le cerveau et m’emballent dans une symphonie d’adorables cracs.

J’aurais la possibilité de vous décrire ce que la musique peut me faire vivre, à quel point les moindres détails me transportent vers un monde de béatitude. Combien chanceuse je suis de vivre la réception des sons avec l’intensité au plafond ! La délicatesse subtile et imperceptible à l’oreille normale de chaque choix sonore par l’artiste me fascine totalement. Cette petite note magique qu’on n’attend pas à cet emplacement, la fine variabilité d’un rythme, c’est un cadeau extraordinaire. Il m’arrive souvent de pleurer de joie à la première écoute d’une mélodie accrocheuse.

Je pourrais décrire la pétillante effervescence qui explose si je plonge ma main dans le récipient de granules au-dessus du foyer ou combien le fait de frotter cette même main sur certaines surfaces est emballant et stimulant. Il me serait possible de partager ce que je vis à la vue de certaines teintes bien précises, comment des couleurs spécifiques sont quasi orgasmiques à l’œil. J’en aurais long à dire sur la délectation que je retire maintenant d’une hypersensibilité et d’un désordre d’intégration sensorielle qui auparavant, enfant, ne m’apportaient que des problèmes.

Je ne suis pas aveugle, je ne rejette pas le fait que c’est lourd et encombrant et que c’est un méga défi permanent. Mais j’ai envie de décider que si j’ai à subir ceci, je vais fouiller bien fort pour découvrir la totalité des avantages sous-jacents.

Je ne vieillis pas, je level-up.

Je pourrais être un personnage qui a eu le droit de se créer à partir de cent points à répartir dans les cases de son choix. J’aurais mal équilibré le tout. J’ai mis un paquet de points dans la joie et l’appréciation, je me suis lâchée lousse dans l’expression artistique et la capacité à bien prendre soin de mes enfants et de mon amoureux. J’ai nettement exagéré dans l’attribution des points reliés aux cinq sens puis après il n’en restait plus pour un paquet d’affaires de base. Un total de zéro point dans les habiletés sociales et un oubli complet de la section de la motricité globale que je n’avais même pas vue. Ce qui est évident pour la plupart des gens peut devenir pour moi un insurmontable obstacle et vive-versa. Ça fait de moi une humaine avec de super pouvoirs, mais d’immenses malus pour payer en contrepartie. Je fais partie de la neurodiversité. Différente. Après, on en fait bien ce qu’on veut de nos capacités/contraintes. J’ai souvent entendu, on a les qualités de nos défauts, c’est en plein ça. Si demain matin on découvrait le médicament me rendant neurotypique je n’en voudrais à aucun prix. Je ne vais pas vieillir, je vais level-up et chaque nouveau niveau atteint m’enchantera et me félicitera avec une petite musique victorieuse criant Bravo !!! On passe à l’étape suivante.

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