Cœur, corps, tête, il parait que c'est censé communiquer ensemble tout ça.

Cœur, corps, tête, il parait que c’est censé communiquer ensemble tout ça.

Valérie-Jessica La démarche 0 commentaire

J’ai passé mon enfance à croire que j’étais une froide psychopathe insensible aux autres. J’ai passé ma vie à décider avec ma tête et pas avec mon cœur (que je croyais absent ou déficient). J’ai passé mon temps à séparer les deux sans la zone grise. L’arbre décisionnel ne contenait que des faits, des éléments concrets et jamais de ressentis. Les émotions, ce n’était pas logique, donc je ne leur laissais pas la chance ni de me guider ni d’être acceptées; bien trop dangereux. C’est imprévisible des émotions, ça t’envahit, ça t’attaque, ça s’immisce pour biaiser ton jugement, ce n’est pas fiable des émotions. C’est une vague qui n’est pas mathématique, bien trop aléatoire. Puis le pire, c’est que ça parle à ton corps et ça le fait réagir de manière imprévisible. C’était bien plus simple de séparer par une coupure nette les trois morceaux. Le cœur, le corps et la tête. Diviser pour mieux régner. J’ai l’impression que j’ai pratiquement maintenu exprès la guerre de ce trio.

L’autisme ne se guérit pas, normal, ce n’est pas une maladie. On ne guérit pas d’être gaucher, mais on a le droit d’acheter nos ciseaux en conséquence. Quand le diagnostic d’Asperger est arrivé, on m’a fortement recommandé de consulter une psychologue. Le point à travailler (à guérir ) ? L’angoisse. C’est lui l’ultra vilain dans l’histoire.

Les difficultés sociales, la tendance à intellectualiser plutôt qu’à employer l’intuition, l’incertitude quant à la façon dont les autres vont les percevoir et les juger génèrent une anxiété importante chez les personnes Asperger, qui peut s’aggraver jusqu’à un trouble anxieux généralisé ou un mutisme sélectif.(…) Les adultes peuvent être traités pour anxiété chronique. Il est possible que cette anxiété soit une composante du syndrome liée aux particularités neurologiques, ou bien qu’elle soit le résultat d’autres problèmes liés, comme l’hypersensibilité (notamment au bruit et l’alexithymie.Wikipédia - Asperger

Étant donné que mes deux analyseurs de cerveau (la neuropsy et le psychiatre) ont été plus que corrects, j’ai accepté d’essayer de me plier à leurs recommandations. Ne pas confondre, se rendre en dansant et en chantant comme un nain de Blanche-Neige et se trainer de reculons à une rencontre terrorisante. Moi c’était plutôt l’option deux. Donc, il y a six mois de ça, je m’enfuyais en courant presque du bureau de la psychologue numéro un (raconté ici). Mais je ne suis pas une lâcheuse alors j’ai retenté l’expérience avec la psychologue numéro deux (raconté ici). Son idée à elle, c’est de faire communiquer ma tête et mon corps. Cette énervante enveloppe physique qui me tape sur les nerfs, madame croit que je devrais tenter de lever le drapeau blanc et faire cesser le conflit ouvert qui se mène entre elle et moi, cette structure vivante qui m’héberge pour un bon bout de temps. Je me prête donc à l’exercice de bonne foi. J’ai décidé de lui faire confiance, elle n’est pas une ésotérique illuminée, elle n’est pas un bloc de froideur, elle n’est pas porteuse de théories fumeuses. Son discours est logique. C’est toujours un peu étrange lorsqu’elle dit : Ton corps, il dit quoi ? Mais ce n’est pas trop dramatique. On va lui pardonner cette petite phrase.

Aparté. Ça m’a fait de la peine de n’avoir pas été capable de faire l’entrevue télévisée de face. Ce que je croyais derrière moi me rattrape et j’ai le nez dans la puanteur des conséquences. Je suis exaspérée d’avoir peur de tout. Je revendique le droit à la paix. Ça ne fait pas juste du mal à ma tête,  mon corps paye aussi puis il est surtaxé de réactions physiques face à cette angoisse. Donc, mercredi, avec la psy, j’ai utilisé l’ensemble de mes réserves de courage puis on a abordé des sujets trop intenses que je reportais de mois en mois. Immédiatement, nausée, douleur intense aux oreilles et à la gorge, maux de ventre, engourdissements et j’en passe. C’est le corps qui fait Coucou, pourquoi tu m’ignores ? C’est juste dégueulasse comme sensation. C’est si fort et présent, que ça affecte même mes perceptions. Enfant, je voyais des affaires quand la vie me malmenait trop. Je ne savais pas la différence entre illusion et hallucination donc ça me faisait encore plus paniquer. Je vous explique rapidement. Si un lapin bleu vous parle, c’est une hallucination. La chance, aucun lapin, de quelque couleur que ce soit ne m’adresse la parole. Si des choses qui sont là pour vrai créent un mirage et que vous les voyez différemment de la réalité c’est une illusion. C’est pourquoi, au retour de mon rendez-vous, complètement ébranlée, j’ai vu qu’un chien m’attendait devant ma porte. Debout, immobile. Et il a fallu que je sois très près pour réaliser que c’était un cèdre. Puis il y a eu plusieurs autres petits épisodes du genre. Juste d’avoir osé aborder les sujets chauds a provoqué chez moi confusion, terreurs et mauvaise réception des informations. Cerveau en mode panique activé. Ensuite, l’école a appelé pour une rencontre de parents et j’ai éclaté en sanglots avec la secrétaire au bout du fil. Aussi j’ai oublié en quelle année scolaire sont mes enfants avec une autre personne. Ça n’allait pas bien mon affaire. Tout ça parce qu’on jouait à assembler des morceaux qui se détestent. J’ai pleuré une bonne partie de la nuit puis bizarrement j’ai allumé sur un truc complètement déstabilisant.

Je ne sais pas si c’est le fait d’avoir laissé le torrent couler autant d’heures, je ne sais pas si c’est l’épuisement émotionnel de cette journée. Aucune idée du pourquoi du comment est-ce que c’est là que j’ai compris, mais j’ai réalisé que l’amour que j’ai pour mes proches s’était rendu au cœur. Comme si j’avais trouvé une petite route peu fréquentée, un chemin de terre entre la tête et le cœur. Cette route passe par le corps, par cette gorge trop serrée qui ne laisse rien passer, par ce ventre contracté qui se refuse à relaxer, par ces poumons à qui j’empêche d’inspirer trop fort, au cas ou il entrerait plus de choses que prévu. Je pense que malgré les obstacles et les intempéries j’ai attaché les pièces ensemble.

Là bien entendu je me sentais coupable, parce que je ne savais pas que ça pouvait se vivre comme ça. Je le montre mon amour là, promis. Je le sens puis je suis une bonne mère et une bonne amoureuse, mais ça n’enlève rien au fait que cet amour était toujours réfléchi et logique. Comme si j’étais une machine qui connaissait la formule. D’ailleurs, mon plus jeune a longtemps été convaincu que j’étais un robot. Je me dis, je suis bien, j’ai confiance, la personne est pleine de qualités et même que je l’admire et que j’ai un profond respect donc je l’aime. J’avais bien parfois cette douce chaleur réconfortante au sternum (découverte il y a quinze ans), mais il y a toujours eu une retenue, une fermeture à écouter mes tripes. Depuis l’an passé, je travaille à détruire une par une mes barrières. C’est hyper bizarre, c’est la première fois, mais on dirait que j’aime avec mon corps aussi ? C’est la psy qui va être contente. Par contre, je ne sais pas comment gérer. Avec l’autisme qui a rendu mon corps hypersensible, hyper vigilant, proprioceptif au max et envahi de toutes les sensations, je n’ai pas eu le choix de me protéger, puis là, après, il faut que j’arrête de le faire, à presque 40 ans. C’est difficile, vous n’imaginez pas.

Suite à toutes ces belles découvertes, je tente d’en apprendre plus. Pour moi c’est tout nouveau, les neurotypiques naissent avec des acquis que je n’ai pas puis je ne veux pas m’arrêter là. J’ai envie de saisir leurs mécanismes, pas nécessairement pour imiter, mais pour me donner des indices afin de découvrir si c’est possible pour moi aussi de vivre une partie de ça. C’est pourquoi, lorsque quelqu’un de très cérébral et logique m’a confié une histoire grave d’une tristesse absolue concernant un membre de sa famille nucléaire, j’ai eu la stupide idée de lui demander s’il l’aimait pour vrai et si ça lui faisait une émotion dans son cœur. J’ai demandé si son attachement était un lien filial obligatoire ou un réel ressenti qui se manifestait aussi dans le corps et le cœur. Je le réalise aujourd’hui, c’était totalement déplacé, d’ailleurs il me l’a signifié et m’a dit que je n’avais vraiment pas le tour. Il sait que j’ai voulu bien faire, mais il m’a mentionné que j’étais bien trop « weird ».

Le bilan est positif, c’est l’objectif, mais ça me rend vulnérable, à fleur de peau et fragile…

Mon amie du camping (celle qui m’avait convaincu de me faire diagnostiquer l’an passé) est venue passer un moment avec moi. À chaque fois j’ai cette crainte, et si je n’ai rien à dire ? Et si je bloque ? Si j’ai plus d’idées ? Mais non…. on est ensemble et ça va bien, donc je lui confie tout à propos de cette semaine que j’ai trouvé bien trop intense. Puis plus je raconte moins je respire, c’est ce qu’elle me note. Elle dit : Respire. Tu respires juste en surface. Tu vas te faire du mal. Mais si je tente d’avaler un grand bol d’air, c’est immédiat, j’éclate en sanglots. Même que des fois, lorsque je suis seule je tente l’exercice et c’est douloureux, ça provoque une crampe de poumons et la sensation d’avoir avalé un immense morceau de pain sans mastiquer. Son verdict, suite à notre conversation ? C’est bien mon amie, tu commences à aimer avec ton cœur.

Bon, ça a l’air que je suis récupérable, c’est un bon point. J’ai vraiment trouvé cette semaine difficile, je suis bouleversée, j’ai travaillé fort, j’ai exploré mes zones les plus tristes avec la psy, il le fallait, ça me prive de trop d’affaires, comme d’être capable de communiquer avec vous avec une photo sur laquelle on me voit. Mais je progresse doucement, je suis même allée dans une autre exposition et les gens ont été adorables ! J’ai maintenant quatre personnes en qui j’ai confiance au club photo. Quatre ! Vous vous rendez compte ? C’est un vrai cadeau de la vie. Mon réseau d’étoiles s’élargit.

Partagez cet article

Aimez la page Facebook pour être informé des nouvelles publications.