La jungle humaine

Mise à jour du guide de survie pour une personne avec autisme désirant survivre dans la jungle humaine.

Valérie-Jessica Les peurs 1 commentaire

Toute petite j’avais l’impression d’être tombée d’un avion en plein vol pour atterrir au milieu d’un village de cannibales. Mon seul espoir de survie était qu’on me prenne pour une des leurs. Je devais à tout prix imiter, singer et effacer mes différences.

Puis si tout ce temps-là j’avais été dans l’erreur ? Si ceux que je voyais comme de féroces coupeurs de têtes n’étaient pas si dangereux ?

Ce que j’ai voulu construire pour me protéger est devenu ma prison et à un certain point, moi seule avais le pouvoir de la débâtir. Mes mécanismes de défense ne sont plus d’actualité.

Puis je suis tannée d’avoir peur ! J’ai en plein mon casque* de fuir. Tout est en place pour que je cesse de le faire, puis je vais vous dire une affaire, j’ai bien l’intention d’en profiter. Ça m’a tellement fait de la peine d’avoir été incapable de faire l’entrevue télé de face ! C’est devenu malsain, cette manière que j’ai sans cesse de croire que je doive restée cachée. À tout filtrer j’en deviens insipide, à tourner ma langue sept fois, je réponds trop tard et en décalé. À brimer mon corps, je me restreins l’accès aux côtés positifs de mon proprioceptif exacerbé et je n’en vis que les désavantages.

Je vais mettre le guide de survie à jour et biffer toutes les erreurs. Ça va donner un truc qui ressemble à ça.

Guide de survie actualisé en considérant que les autres ne sont pas tous des méchants cannibales.

Bla-bla-chut

Toute petite, je savais parler (ah oui ça je savais le faire, beaucoup trop d’ailleurs), comme un dictionnaire. Je possédais un joli vocabulaire de petit robot savant, mais aucune habileté à savoir quand et comment tenir une conversation qui ne soit pas à sens unique. Du par cœur, des connaissances, des données pour emplir des cahiers Canada à l’infini, mais sur des sujets qui n’intéressaient personne. J’ai donc appris à garder pour moi ce surplus de mots. D’extrêmement volubile dans la petite enfance, je suis devenue craintive, hésitante, toujours à peser mes mots, à avoir peur de mes paroles. Discuter est devenu une tâche que je voyais lourde de conséquences à tous les coups. C’est comme si j’avais un étrange accent qui allait dénoncer mon non-droit à être ici, et que je devais maitriser chaque petit détail de mes intonations sans quoi on allait me faire bouillir pour le souper.

Le dialecte Asperger  (mise à jour des instructions)

Il n’est pas si dramatique mon parler. Le filtre ne doit servir qu’à ne pas blesser ou peiner les gens. Le reste des paroles doivent accepter de sortir sans quoi un immense bouchon se formera sans la gorge et ça, ce n’est pas bon pour la santé. De toute manière, je n’ai pas une once de méchanceté en moi alors ça ne peut pas être si terrible. On a eu tort de m’apprendre qu’il était préférable que je reste muette.

Corps-circuits

Lorsque j’ai pris conscience de toutes les manies et gestuelles qui menaçaient mon droit à avoir la paix, j’ai dû imposer à mon corps une rigueur, un contrôle, des chaines l’empêchant de gigoter différemment. Il est devenu mon pire ennemi. Je le surveillais sans cesse pour cacher ce qu’on me reprochait. Je suis devenue toute raide, toute coincée, emprisonnée dans moi même en croyant que si j’étais démasquée je finirais coupée en rondelles.

Le corps en panique  (mise à jour des instructions)

Il faut relâcher la vigilance. Je peux retirer les entraves pour mieux le laisser bouger. J’ai envie de tourner sans cesse une mèche de cheveux ? Je me donne le droit de le faire parce que ça calme. J’ai besoin de compter des trucs, de jouer avec mes doigts de manière étrange, ça change quoi ?

Je me récompense avec des collations sensorielles (15 minutes maximum sinon ça ne fait plus effet) :

  • Frotter ma main et mon bras sur un mur texturé très rugueux.
  • Appliquer de grosses pinces en plastique sur moi, pour serrer très fort, ça c’est comme prendre un grand bol de soulagement, ouvrir une soupape qui maintenait tout en dedans.
  • Déposer un objet lourd sur moi, ou coincer ma main entre le matelas et le sommier.
  • Sabler ma peau avec une brosse conçue pour ça.
  • Plonger ma main dans le récipient pour les granules dans le poêle.

Comme ça, au lieu que l’enveloppe corporelle ne soit qu’un récepteur à sensations désagréables, je lui donne la permission de vivre avec intensité des pressions profondes, des compressions et des frottements qui ne sont pas superficiels (parce que ceux-là, ils sont bien trop paniquants).

Pour les vestibulaires (moi je suis proprioceptive), se balancer par exemple, ça sert exactement à ça. Si je l’étais, il faudrait que je m’accorde le droit de le faire.

Vision altérée

Non seulement je gardais pour moi ma manière de voir les choses, mais je tentais d’imposer des œillères à mon esprit curieux et assoiffé face à mes perceptions  différentes de ce qui m’entoure. Autocensure de l’esprit. Refoulement de mes envies. Si je voulais conserver ma tête attachée à mon corps sans terminer scalpée, je croyais devoir ficeler mes pensées. C’est comme se balader avec de la vaseline dans les lunettes.

Idées particulières  (mise à jour des instructions)

Ça ne fait tellement de mal à personne si moi j’ai une fascination pour les dés, les séries, les pois et les lignes. Aucun humain n’est brimé si j’ai une envie soudaine d’apprécier des choses différentes. On s’en fout tellement. C’est un morceau de ce qui me rend unique, pourquoi est-ce que j’ai passé tant d’années à enterrer ça ? On m’a conditionnée à m’ignorer. C’est ridicule.

Faire profil bas

Me faire oublier était mon modus operandi. Cacher le plus possible ce que j’étais était la seule option, jusqu’à ce que je sache pour l’asperger. Mais même là, mon blogue était mon gros secret. J’avais bien trop peur. Des fois je me dis que j’ai peur d’avoir peur. Vivre en permanence comme une imposture dans sa vie, comme une espionne égarée, ça gruge de l’énergie ça !

Judicieux point de vue de l’amoureux  (mise à jour des instructions)

Dès le départ, mon chéri m’a appuyé à toutes les étapes. Mais maintenant qu’il sent que je suis prête, voici comment il m’explique sa vision de la situation.

Mon amour, les gens le voient qu’il y a quelque chose de différent, un truc qui cloche, et le temps qu’ils utilisent à essayer de comprendre, ils ne sont pas disponibles pour un réel échange avec toi. Quand tu leur expliques, ils savent à quoi s’en tenir et ils arrêtent de chercher à mettre le doigt dessus. C’est plus confortable pour eux. Donc tu as tout avantage à en parler de l’asperger si tu veux tisser des liens.L'amoureux

C’est étrange, parce que moi je croyais qu’il y avait un risque qu’il ait honte de moi, que ça lui enlève du prestige. J’étais complètement à côté de la plaque.

Je n’ai plus besoin de me déguiser, je ne finirai pas dans un immense chaudron. Le début de ma vie n’est pas du tout représentatif de la situation actuelle. Je ne peux pas vivre dans la peur tout le temps en réponse au fait que lorsque j’étais petite j’ai eu raison de me protéger. La seule manière de survivre était d’effacer ma présence le plus possible, mais c’est fini. Je veux passer à une autre étape. Aujourd’hui, pour signifier que je fonce dans cette nouvelle voie avec enthousiasme, j’enlève ma photo de dos et je la remplace par une image de face. Ça n’a l’air de rien, mais pour moi c’est une méchante grosse étape. C’est majeur. J’espère pouvoir continuer à progresser.

* Expression québécoise signifiant j’en ai plus qu’assez.

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