Méchants autistes

Est-ce que l’autisme rend méchant ? Sans mauvaise intention, par erreur ?

Aspergirl Les erreurs 2 commentaires

J’ai encore été méchante.  L’asperger me fait faire les choses à l’envers parfois. L’ordre de priorités, le traitement de l’information s’effectue différemment et ma réponse aux imprévus s’éjecte souvent absolument n’importe comment de ma bouche. Et ce n’importe comment blesse les gens, ensuite j’ai de la peine, mais c’est comme ça. Avant, je préférais me taire et le mutisme m’empêchait d’aussi souvent me tromper. Mais comme maintenant j’ai choisi de cesser de me museler, plus souvent qu’autrement je fais du mal, maladroitement.

Mise en contexte de la dernière méchanceté

Dernière fin de semaine de camping, il fait chaud, c’est intense, mais je n’ai plus le choix, c’est maintenant ou jamais, il faut donner la dernière couche de vernis sur les tables en buches de mes gentils voisins de camping avant l’hiver. C’est un service que je veux rendre, pour faire un beau geste, pour être une bonne personne, puis ils le méritent. Mais là, j’ai chaud, puis je suis absorbée dans ma tâche. Efficacité, ça roule mon affaire, j’avais prévu mes mouvements à l’avance pour atteindre une vitesse d’exécution optimale et je suis concentrée.

Soudain je vois un autre voisin juste à côté de moi, avec sa perceuse, retirer des poignées de métal sur des pièces de bois grises foncées. Et pour ce faire, il est installé sur le chariot à bois de chauffage. Surprise, je lui demande ce qu’il fait là. Il me dit qu’il récupère les poignées pour en faire d’autre. Faire d’autres quoi ? – Ben, d’autres comme ça.

Je regarde les objets, aucune idée de ce que peuvent bien être ces bidules-là… Alors il me dit : Ça va te faire du bois pour le feu. Quoi ?

Ohhhhhhh, LA phrase à ne pas dire !

On ne met pas de bois traité ou de bois peint dans un feu ! Non, jamais ! Non seulement c’est un véritable poison dangereux pour le corps à inhaler, mais ça pollue comme pas possible. Je ne comprends pas comment ça se fait que je doive sans cesse mentionner ceci à tout le monde, c’est extrêmement dommageable, je pense sérieusement qu’un jour je vais faire imprimer des feuillets au camping à distribuer à tous les arrivants avec un : Arrêtez de mettre n’importe quoi dans vos feux ! Il n’y a pas un soir où je ne dois pas nettoyer le fond de la cuve à feu de tous les plastiques de Mr. Freeze et autres cochonneries lancées là par des enfants.

Le grand écran danger est allumé dans ma tête et la seule chose à laquelle je pense c’est de régler de problème, l’armure interne est déclenchée. Branle-bas de combat.Madame panique

Reprocheriez-vous à un pompier de tout salir avec ses bottes ? Seriez-vous fâché contre quelqu’un qui abime un drap pour panser une blessure ? Bien sûr que non.

Mon problème, c’est qu’il n’y a pas tant que ça de gestion au niveau du degré du danger. À la seconde à laquelle l’écran d’alerte se déclenche, une seule chose m’importe et elle passe devant tout le reste, éliminer la source du problème. Que le danger soit petit ou énorme, je me transforme en super héro qui attaque tout ce qui me fait peur. Alors, le pauvre homme, je lui ai dit ma façon de penser puis pas à peu près, ensuite je suis retournée à mon vernis….

Comme je ne parlais avec personne d’autre à ce moment-là, j’ai pu faire ma révision de conversation immédiatement. Habituellement, le soir, au coucher, je repasse l’intégralité de mes interactions une par une, mot par mot et je vérifie tout… mais là, le réflexe a embarqué et j’ai rembobiné mon dialogue et paf ! J’ai compris.

Ma vision de la situation :

Un inconscient veut m’empoisonner de sa terrible boucane (j’exagère là), mais presque.

Sa vision de la situation :

Je vais être gentil, je vais lui donner mon vieux bois, c’est un cadeau, c’est utile. Ça évitera de gaspiller.

Brève explication sur la théorie de l’esprit. Comprendre que l’autre ne pense pas comme nous… ce n’est pas la première évidence pour les autistes. En y travaillant, ça se développe, mais le réflexe n’est pas là. Il faut prendre le temps d’y penser.

Résultat, il est retourné à ses affaires… penaud. Là j’ai compris, oh non ! Pas encore, je lui ai vraiment parlé très bêtement. Froidement. Et avec des reproches alors qu’il voulait être gentil. J’ai donc déposé mon pinceau, j’ai rapatrié tout mon courage  dans un petit paquet paniqué et je suis retourné le voir. J’ai dit : Je m’excuse, je n’aurais pas dû être bête, je suis désolée, je ne voulais pas. Il a dit un c’est correct sans me regarder, et je pense que ça voulait dire que ce n’était pas correct.

Maintenant il faut réparer.

Avec mes amis, je peux expliquer, ils savent bien comment est fabriqué mon cerveau, il a ses caprices, il me joue de vilains tours… Mais ce monsieur, il ne me connait pas. Je ne peux rien faire. Je termine mon vernis et je me sauve à ma roulotte sans nettoyer. Puis je pleure, amplement, comme d’habitude. Je m’informe à savoir si mon amie magique est dans sa roulotte, parce que là, j’ai vraiment besoin de conseils. J’ai beaucoup de peine. Je m’haïs, je m’en veux, je me traite de tous les noms sauf les trop gros parce que je ne dis pas de gros mots… malgré que là, je n’étais pas loin.

Elle m’écoute doucement, s’informe à son mari si j’ai été si terrible que je le pense. Il confirme que oui. Zut. Elle débute avec une stratégie pour tenter de me consoler, soit … il ne s’en rappellera plus l’an prochain ? Non, je pleure de plus belle. Alors elle demande clairement, mais qu’est-ce que tu voudrais ? Je voudrais que ça se règle. Elle propose donc de lui parler…. puis là je m’inquiète. Tu vas dire quoi ? Tu vas faire quoi ? Tu ne vas pas faire de gaffe ?

Elle finit par me répondre d’un ton sans réplique qu’elle, elle sait maitriser les codes sociaux, contrairement à moi et que je dois lui faire confiance… ok. Je reste assise sur son divan, l’âme en peine et j’attends son retour…

Elle l’a approché et lui a demandé s’il avait déjà entendu parler d’autisme. Il a répondu que oui, un peu… elle lui explique donc brièvement combien certaines choses sont traités différemment et elle lui dit que je suis triste et que je sais que j’ai fait une niaiserie et rapidement, il dit ohhhh, je me demandais aussi pourquoi elle réagissait comme ça, on ne fait pas attention à ça nous ! C’est correct, c’est réglé dans ce cas. Et hop, il n’était plus fâché.

Mais pourquoi est-ce que ça fait ça ?

C’est tout simple, c’est juste ça l’histoire. Moi qui ai encore été méchante, par erreur, par un mauvais tri des priorités, par le fait que la situation prévaut toujours sur l’humain et que le technique est toujours lu avant l’émotif. Je vois le geste avant la personne, l’action avant l’intention. Mais vous le savez et je le sais que je ne veux pas mal faire.

C’est l’ordre de lecture, c’est l’alarme qui s’allume. Elle enterre tout le reste et quand elle s’éteint, je suis apte à voir plus large. Au début, je ne vois que l’aiguille et pas la botte de foin… Puis la sécurité, ça m’obsède, c’est une question de règles, de consignes, de procédés à respecter. Pas moyen de contourner ça.

Je sais aussi que je peux paraitre méchante dans d’autres contextes…

  • Comme lorsque j’ai insulté la cousine de mon amoureux en tentant le plus maladroit des compliments, qui en fait, semblerait-il, selon ce qu’on m’a dit, est une insulte… je suis chanceuse, elle m’a cru et ne m’en veut pas…
  • Comme lorsqu’une dame m’a proposé son aide à l’activité du club photo durant laquelle il s’agissait de faire connaissance avec les autres à l’aide d’un jeu et que je me suis sauvé dans les toilettes au lieu de répondre convenablement parce que j’allais pleurer.
  • Comme lorsque je te demande plein de fois de parler moins fort.
  • Comme lorsque je te nomme tout à coup l’émotion qui t’habite parce que je suis toute contente de l’avoir vue.
  • Comme lorsque je dépasse toute la file d’attente parce qu’encore une fois je l’ai lue à l’envers et que j’ai pris le mauvais côté.
  • Comme lorsque j’ai dit à une personne que son choix potentiel de nom de bébé était en fait composé de nombres et que c’est un peu étrange de s’appeler Vincent (vingt-cent).
  • Comme lorsque je suis en en mode panique si tu m’invites à souper.
  • Comme lorsque je recule face à une embrassade.
  • Comme lorsque j’ai dit à mon médecin qu’en fait j’avais peur de lui (ça l’a blessé).
  • Comme lorsque je trouve que ta lingette de comptoir pue, même étendue dehors, et que tu dois vraiment la changer tous les jours.
  • Comme lorsque j’ai exposé à une personne parlant de suicide les différentes possibilités de conséquences de son potentiel geste (paralysie, problèmes futurs de santé, etc.) si elle se manquait, et que je l’ai référé à une autre personne pour l’aspect je te console… parce que je ne sais pas gérer.
  • Comme lorsque je vois quelqu’un pleurer et que tout ce à quoi je pense c’est que je dois prendre la personne en photo pour regarder à nouveau l’émotion par la suite pour bien comprendre et comparer aux autres contextes avec des gens peinés.
  • Comme lorsque je ne vais pas saluer une personne que je connais parce que j’évalue le chemin entre elle et moi trop périlleux.
  • Comme lorsque je ne te reconnais juste pas, parce que tu es hors contexte ou encore, tu as changé l’élément sur toi à l’aide duquel je pouvais t’identifier, comme tes cheveux, ou du maquillage.
  • Comme lorsque je souligne ton erreur, parce que je n’arrive pas à m’en empêcher, ce serait comme de me retenir de me gratter, ça fait pour un temps, mais ça rend fou.

Ce n’est pas de la méchanceté, c’est un décalage de ma gentillesse.

Elle est là la bonne intention, je le sais que je veux bien faire, mais je mets toujours le pied sur l’engrenage d’à côté et avant que j’aie le temps de réagir, je suis coincée.

Je peux réparer, je peux expliquer, je peux bien tenter de cesser de le faire, mais dès que la réaction n’est pas celle attendue de la part de personnes neurotypiques, dites-vous que nous les autistes, soit on passe pour des fous, soit on passe pour des méchants. Pourtant, on n’est aucun des deux. Ceux qui nous connaissent bien le savent.

Mais comme c’est un handicap invisible et qu’au premier abord, avec mes dix doigts, mes dix orteils et ma tête à l’emplacement attendu d’une tête tout semble normal, lorsque ça arrive, lorsque boum ! la chose à ne pas dire est dite, ça dérange. Ça blesse, on croit que je le fais exprès, que je suis impolie ou que je m’en balance… mais promis, ce n’est pas du tout ça. Si tu m’expliques ton ressenti, je vais tout faire pour l’imaginer et pour en prendre soin, mais ma lecture restera toujours différente de la vôtre dans l’ordre de priorités des infos reçues, et donc, ma réaction aussi.

Donne-moi le temps, laisse-moi intégrer la vue d’ensemble et quand je vais réaliser que j’ai encore tout fait de travers, je vais me reprendre, puis ce sera sincère, ça l’est toujours…

Je fais de mon mieux, pour vrai de vrai. Je n’ai pas une once de malice.

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  • eve

    Je le fais lire a mon mari (surtout les points à la fin) je trouve que ca résume bien comment je suis.
    parce que ca m’arrive a tous les mois et c’est pas toujours chic (genre ah tu as le cancer toi ? )
    est-ce que tu as un chien ? je cherche une autre autiste comme moi avec un chien pcque je veux savoir ce que tu penses des chiens toi. Moi j’ai plus de peine quand mon chien est mort que quand un humain que je connais est mort. Moi je pense que le chien c,est très interactif. ça laisse un plus gros trou qu’une personne. je veux savoir si je suis méchante ou juste asperger.

    • Au royaume d’une Aspergirl

      Bien heureuse que les petits points servent, je me disais bien aussi que cet amalgame d’exemples en série pouvaient être utiles. La méchanceté…. ce que je pense, personnellement, c’est qu’elle vient avec une mauvaise intention ou encore un désintérêt total des autres. La maladresse et tout ça, non, je ne crois pas que ça en soit.

      Pour le décès de la personne que vous connaissez, si vous n’avez pas développé de lien fort avec elle, c’est totalement compréhensible. Je me lie à très peu de personnes en fait et la porte est toute petite pour en accueillir. Ceux que j’aime, je les aime fort, mais il n’y en a qu’un tout petit nombre. Je n’ai pas d’animal, c’est quelque chose que je n’arrive pas à comprendre, par contre, il parait que le lien d’attachement humain-animal est sous-estimé. Le deuil d’un animal peut blesser certaines personnes autant qu’un deuil humain. Surtout si l’animal palliait à subvenir à vos besoins affectifs… Beaucoup d’autistes ont des liens plus fort que la moyenne envers leur animal. Si vous en parlez sur les groupes de discussion, vous verrez, vous aurez des réponses à la tonne !