Mélangeurs de contextes ou destructeurs de scénarios sociaux, si vous saviez...

Mélangeurs de contextes ou destructeurs de scénarios sociaux, si vous saviez…

Valérie-Jessica Les défis 2 commentaires

Mon amoureux pense que je réfléchis trop. Il n’a pas encore tout à fait compris le fonctionnement inusité de mon cerveau d’autiste asperger. Il croit qu’il suffit de se laisser aller et d’être naturel et que tout coulera simplement. Mon petit chou, si tu savais. Je vis dans le pire tableau de Mario Bros avec les bombes partout et Bowser qui veut ma peau. Si je veux le réussir, survivre, traverser décemment sans dépenser toute mes vies (lire mon énergie vitale) il me faut pratiquer mes trajets maintes et maintes et maintes fois.

Nouveau morceau de vie avec récurrence. Il faut que ça fonctionne.

J’ai commencé mes cours de dessin hier. Ceux pour lesquels j’ai dû limiter mon nombre de questions de peur que la future prof se sauve en courant1. Ça fait des mois que je me prépare mentalement à l’aide des données incomplètes que je possède. Moins c’est précis, plus de chemins et d’embranchements possibles m’apparaissent et plus je dois emmagasiner de scénarios sociaux. J’étais vraiment, vraiment superbement bien préparée. Je voulais que ça se passe avec fluidité (c’est beau rêver). J’avais une dizaine de dialogues d’accueil reliés au fait que j’étais la nouvelle. Super parée. À l’attaque, t’es capable !

Entrée ratée

J’entre et je vois une personne blonde. J’ai la vague impression de la connaitre plus que je ne le devrais puisque jusqu’à maintenant je n’ai rencontré la professeure qu’une fois. Pour ceux qui n’ont pas suivi le blogue, je ne reconnais pas les visages (prosopagnosie2). Tel un immense tableau, je n’en vois que les détails désordonnés et l’assemblage en mouvement constant et non symétrique m’est très complexe. Les voix sont donc d’une utilité sans nom. Elle m’accueille avec enthousiasme par mon prénom avec un gros Salut !!!

T’es qui toi ?

On dirait la voix de mon esthéticienne. On dirait vraiment mon esthéticienne. Mais non, je dois être confuse puisqu’ici c’est l’ancien local de sa clinique, mon stress m’aura fait l’imaginer ici par habitude. Sûrement, non ?

Je ne sais plus. Si c’est vraiment elle, je dois répondre une chose relative à un prochain rendez-vous. Mais si ce n’est pas elle ? Et si c’est la prof ? J’entends les mots qui suivent. Je les garde de côté pour une écoute ultérieure, car je dois d’abord gérer ce conflit interne. La logique me dit que je délire et mon impression me dit que non. Mais statistiquement, aucun des deux n’est fiable sur le court terme. Ils doivent travailler en équipe, mais ils ont besoin de temps pour faire consensus et du temps, là, tout de suite, je n’en ai pas, car je dois répondre.

Rapide calcul des chances que je fasse une bêtise, tout près du 100%. Mon cerveau entre donc en mode mutisme et je fige comme devant un ours. J’ai peur des ours. Je ne dois pas penser aux ours. Cesse de penser à des ours, ce n’est pas le bon moment ! Lorsqu’un silence assez long me permet de traiter l’ensemble des données emmagasinées et non lues (c’est-à-dire les sons formant des phrases informatives) je réalise qu’elle est ici pour y emmener sa fille puisque la professeure me demande en chuchotant : As-tu un problème avec la p’tite ? Je réponds : Noooon ! J’étais déstabilisée, ce n’était pas le bon contexte. C’est bien de nommer. Dire les choses désamorce. Elle ne croira pas que je n’aime pas l’enfant.

Mes scénarios sont tous bousillés

C’est catastrophique, j’angoisse. Je tente de me calmer en alignant mes objets le plus possible, et je suis beaucoup plus concentrée à tenter de me moduler pour m’adapter à ce nouveau lieu qu’à profiter du moment qui ultimement est censé devenir intéressant et motivant pour moi. C’est dur, je me sens submergée, stupide et angoissée. C’est comme une pression, tout autour du cou et sur le sternum, un manque d’air et une rigidité douloureuse accompagnée d’une envie de pleurer qui pousse pour prendre sa place. Comme personne ne me parle pour l’instant, je fais des lignes, des lignes et des lignes en plaçant mes crayons jusqu’à ce que la tempête retourne sous son bouchon.

Ce n’est pas le bon mot !

Je suis relativement calmée lorsque je suis convoquée dans le bureau pour y préparer la session. La professeure me propose un exercice visant à connaitre mon futur niveau en dessin. Elle me demande si je sais ce qu’est un négatif. Me fiant aux données du dictionnaire pour identifier ce que peut représenter le fait de dessiner un négatif je lui transmets une évaluation qui me semble être la plus logique possible. Elle de me répondre que c’est normal et que tout le monde fait cette erreur. Mais si tout le monde la fait, c’est définitivement parce que le choix du terme est plus que mauvais ici. En latin, negativus signifie en gros dire non ou encore nier, ce mot sert donc à propos des objets, à illustrer un contraire ou un opposé. Pour la lumière aussi. Et de noircir une feuille n’est-il pas un peu lui retirer de sa lumière ? Étymologie, douces et rassurantes significations, pourquoi ce choix de mot ? Le reste de son explication à propos des lumières et d’identifier ce qui appartient à quoi est encombré par le fait que je suis complètement en désaccord avec le terme. Ça me chicote tel un incessant grattement. Mais j’ai bientôt 40 ans et j’arrive souvent à me retenir de critiquer maintenant. Surtout que ce n’est pas sa décision à elle de nommer ceci ainsi. C’est comme ça et elle n’y peut pas grand-chose, je vais donc me plier à ce caprice de la langue et me taire.

Je retourne piteuse à ma place et j’attends de recevoir mon petit devoir, celui de dessiner un œuf et d’interpréter et de lire la lumière. C’est dégueulasse, je déteste le crayon à mine. C’est salissant, c’est sombre, c’est triste et ça pue. On dirait un œuf post apocalyptique ou la vision malsaine de cendres sur un ancien aliment oublié. Par contre, la professeure semble totalement satisfaite et il semblerait que je ne suis tombée dans aucun des pièges tendus dans ce modèle. De me dire que c’est bon, c’est comme si elle avait ouvert grande la porte à une vague de protestation à propos du noir et blanc.

Intérêt spécifique, boost d’adrénaline et résurrection

C’est donc avec force, vigueur et protestation que je mentionne mon désir d’utiliser la couleur. Je veux de la vie ! De la joie ! Des mondes heureux ! Pas ce morne et plat brouillon d’univers salissant et désolant.

Il n’en fallait pas plus pour me faire penser à mon intérêt spécifique3. Il suffisait de mots tels que couleurs, séries et netteté pour que je m’engouffre dans ce sujet comme on se lance dans une glissade d’eau. Je me transforme instantanément. Comme si j’avais mangé cinq chocolats tout à la fois ! Mon cerveau vient de s’allumer et on a accès à la vraie moi, celle qui ne sort que lorsqu’elle se sent bien. Celle que je pensais avoir plus de difficulté à laisser exister, celle qui a habituellement besoin de beaucoup plus de temps. Quand elle explose, comme un ressort dans sa boite, c’est décollé ! Il faut juste qu’elle se libère.

Le contexte s’y prête, les gens sont gentils, c’est plutôt calme et le but ici, c’est de me laisser aller à l’art. Je n’ai aucune obligation d’y être, alors si j’arrive à exister tout au complet, ça peut être vraiment bien.

J’ai des choses à régler, notamment au sujet du paiement et autres questions, je cesse donc de m’imposer ce stress inutile, celui de parler devant le groupe qui ne me connait pas et je me sers des outils qui fonctionnent bien pour moi, j’écris mes questions. Pourquoi pas ? Ce n’est pas standard, ce n’est pas la bonne manière de faire, mais c’est la mienne et elle fonctionne tempête. Lorsque j’ai trop de difficulté, je peux écrire.

Inversement handicapant et utile à la fois, l’autisme a bien des facettes

C’est assez magique de réaliser que c’est encore une fois le handicap qui me permet de trouver les outils pour traverser les obstacles qu’il m’a lui-même imposés. D’un côté il me place dans de sales situations pour lesquelles je n’ai pas ce qu’il faut, mais de l’autre main il me propose d’attraper des bouées telles que les intérêts spécifiques, l’alignement ou dans d’autres cas les collations sensorielles et l’appréciation de certains détails qui peuvent me rendre complètement euphorique si je prends bien le temps de les savourer.

De multiples facettes, des défis, des peurs, de satisfaisants succès, de frustrants échecs, mais une telle joie lorsque je trouve des solutions. Une vie unique, différente. C’est la mienne. Je dois continuer à tenter de l’améliorer. Puis si je me respecte et je respecte mon fonctionnement, je pense que c’est possible d’être heureuse même si des fois Bowser est un peu trop harcelant.


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  • Marie d’Ardillac

    J’avais écrit …. je vais essayer de me souvenir.
    Je parlais de mon admiration pour ta volonté d’aller toujours de l’avant et aussi pour ta façon d’exprimer avec tellement de vie et d’humour ce que peut-être « l’invisible » et le « visible » de l’autisme. ET puis je me souviens que j’avais écrit, puisque tu parlais ici de couleurs, que tu étais presque capable de faire aussi bien qu’un caméléon en train de se balader sur l’arc-en-ciel. Ce n’est pas peu dire, s’agissant d’autisme n’est-ce pas ?

    • Au royaume d’une Aspergirl

      Contente premièrement de constater qu’on a réussi à t’ajouter malgré les petits problèmes techniques. Tu pourras participer. Couleurs, couleurs, je ne fais qu’entendre ce mot et déjà je me sens inspirée. Et toi tu me vois sur un arc-en-ciel ? Je ne me sens pas caméléon, je n’arrive pas à me fondre, mais si je peux laisser les couleurs percer à travers moi, ça je veux bien. 🙂