Gestion des émotions chez la personne autiste asperger

Calibration de l’agitation ou comment tenter de maintenir un semblant de stabilité émotionnelle.

Valérie-Jessica Les défis 2 commentaires

Avec mes garçons, on participe à des tournois de Magic: The Gathering, c’est un jeu de table. J’ai tellement et si fort peur d’être en retard. La maniaque au temps c’est moi. C’est à 2,6 km de la maison, mais je suis parano quand même. Mon grand commence à prendre conscience que c’est insensé d’arriver une heure à l’avance. Il négocie de plus en plus pour me gruger les précieuses minutes qui me servent à m’approprier et à contrôler l’environnement et ce qu’il me fait ressentir.

Calibration du cerveau

Ce n’est pas vrai que je peux arriver quelque part et être fonctionnelle dès les premières minutes. Je dois m’habituer, ressentir et gérer ce que je vois et entends. Chaque déplacement et sortie hors de chez moi secoue mon intérieur. Tout devient déplacé, décalé et dysfonctionnel. Il me faut trouver des repères et me calibrer dessus. Nous avons négocié serré. Maintenant nous partirons à 18h50 ce qui me laissera sept minutes de déplacement, une minute de marche ainsi que 32 minutes de calibrage. Il m’en manque, j’aurais besoin de 46,6∞ % de temps supplémentaire, mais des efforts ça se partage.

Commencer par pleurer

Je suis autiste Asperger et j’ai le sens de l’humour. Par contre, il faut que je sache que c’est drôle.

J’aime rire. Ça remplit le ventre de confettis. Seulement, le mode « on rigole » doit être activé dans mon cerveau sinon je traite les infos reçues comme à l’habitude. Avec sérieux si c’est un partage d’information et avec implication émotionnelle si c’est déclencheur de secousses internes.

Plusieurs personnes, plus souvent les hommes avec le syndrome d’Asperger, mentionnent avoir assez peu de nuances émotionnelles. Aucun autiste n’est pareil et ces deux types de profils se côtoient. Chez les femmes, on observe souvent une tout autre situation, mais encore là, certaines ont le profil plus neutre.

Vendredi, il y a huit jours, nous étions 23 joueurs. Une blague était faite à chaque personne qui se présentait. Il s’agissait de lui faire croire qu’il ne restait plus de place ce qui immédiatement me rendit triste pour mon fils qui avait tellement hâte. La porte aux émotions était ouverte. Tristesse. Une fois l’entrée du cœur béante et les protections abattues, l’ensemble des bourrasques pouvait se faufiler dans mon intérieur pour une attaque digne de ce nom.

Par la suite, le jeu était de disputer la personne avec ferveur. On ne peut pas me disputer. Je me disais et me répétais, garde ton calme, ton fils est avec toi, tu vas lui faire honte, t’es capable, ne laisse rien paraitre, mais mes bras devenaient de plus en plus lourds et l’ensemble du corps et de l’esprit tendait à se cimenter. Flexibilité en mode disparition. Mes parties d’enveloppe corporelle toutes raides se mirent à m’étouffer et à me compresser. Le joueur de tour tenta de désamorcer, mais le bouleversement était effectif. Je me suis enfuie pour pleurer à chaudes larmes dans mon véhicule. Mais je devais revenir, car les matchs allaient commencer. Je n’ai pas eu de déconstruction totale, mais j’ai clairement senti que je n’avais plus accès à moi, à ma tête, à mon corps, vous savez, tous ces trucs qu’il est bien et pertinent de conserver en bon état de marche.

Vidée de mes sanglots, zombifiée et atterrée, je pris tout mon courage pour retourner à l’intérieur. Au pas de la porte se trouvait un groupe. Il était 19h15, et pour m’accueillir, un joueur me dit un joyeux : Bon matin ! d’un ton rieur.

Savoir que c’est drôle, mais n’être plus disponible à l’interaction

Oh non ! Je dis quoi ? Je sais que c’est une blague et qu’elle est gentille. Là, maintenant, je dois répondre. Trouve quelque chose. Si je réponds Bonsoir ! je vais sembler de ne pas considérer sa blague. Si je réponds Bon matin !, ce ne sera pas vrai puisque nous sommes le soir. Ça me rend mal à l’aise, même en blague, les choses non véridiques. Trouve ! Trouve ! Trouve ! Ceci s’éternisa, bien contre mon gré, ce qui me donna l’apparence vide d’un regard hébété longuement attardé sur l’annonceur de cette salutation. Lorsque j’ai réalisé à quel point j’avais trop tardé à répondre, j’ai mis de côté tout ce qui me restait d’amour propre et je me suis enfuie à l’intérieur. Comment avoir l’air froide sans le vouloir, encore.

Vite ! Un mur de dés ! Intérêt spécifique1, aide-moi !

Ceux qui me suivent le savent, les dés, c’est MON intérêt spécifique à moi. Et dans ce lieu, il y a de jolis et roulants petits murs pleins de dééééés ! Oui, pour vrai de vrai. Rapidement, je suis allée me faufiler entre deux rangées de ces merveilles de plastique et j’ai lancé le mode calcul dans ma tête en surcharge. Trouver des suites, inventer des équations, créer des séries, me plonger dans cette infinité, il me faut séquencer ma tête et rapatrier un peu de logique dans l’esprit en dérive. C’est une bouée magique ce truc. Des symétries par ici, des lignes régulières pas là, tout ceci en traversant le spectre des teintes possibles. Ouaaaaah. Doucement, tranquillement, on me retirait une partie de la charge émotionnelle.

Une si faible chance de devoir tenir parole

La veille, ma professeure de dessin m’a invité à venir, cette journée-ci, à visiter l’exposition d’une autre élève. Elle a dit : Elle serait contente que tu sois là. J’ai répondu que je ne pouvais pas, puisque j’avais un tournoi de Magic. Immédiatement, je réalisai que c’était partiellement un mensonge, puisque si j’étais la personne qui ne jouait pas son premier match, je pourrais y aller, puisque c’est la porte d’à côté.

Il m’est impossible de mentir, même partiellement. La vérité, peu lui importe les balises que je lui demande de respecter, tente à s’exprimer et à tout dévoiler. Mon intégrité a beau être une qualité, elle aurait pu rester tranquille, non ? Non. J’ai donc dit que si j’étais la personne qui ne jouait pas le premier match, j’irais. Non seulement pour que ceci s’accomplisse, fallait-il que nous soyons un nombre impair, mais ensuite, il me fallait être pigée. J’ai été cette personne choisie au hasard.

Arrivée à la porte du studio d’art, j’entrai et me figeai. Ohhhh la la, mais dans quel pétrin je suis, c’est plein de gens ! Je voulais admirer des œuvres et non pas m’engouffrer dans une oppression de multiples corps. C’est risqué que plein de ces humains me touchent sans le vouloir si j’ose traverser ! Une dame me demande ce que je veux. De ma part, une première phrase, pas claire tente de franchir le pas de la bouche. Ensuite, une deuxième réponse, pas plus claire. Je finis par réussir à dire que c’est Sophie qui m’a invitée. Je suis à une mince couche de ré-atteindre le mode larmes, ce n’est pas ce que j’avais prévu, mais cet amas de corps en mouvement me terrorise. La dame décide d’aller me récupérer Sophie.

Nommer le problème et accepter l’aide


  • Connector.

    Moi

    Sophie, c’est trop plein, je regrette, je n’aurais pas dû venir.

  • Connector.

    Sophie

    Tu veux que je te fasse traverser pour voir les tableaux ?

  • Connector.

    Moi

    Ouiiiiii !

En plus de savoir créer un corridor temporaire de déplacement sans impacts corporels, une humaine élastique, c’est super utile. Quand je me sais inapte, c’est à ce moment que je copie temporairement une autre personne. Je marche au même rythme, suis sa respiration et reproduis plusieurs mouvements. Ceci me permet de traverser les zones à risques. Ensuite, une fois en sécurité, je peux redonner vie à mon libre moi.

À la fin du corridor, pas question que je retraverse, l’extraction a une autre possibilité et je m’extirpe de cette situation envahissante par l’arrière du bâtiment. Nommer, ça change une vie. J’ai été à même de voir les jolies aquarelles et personne d’autre ne m’a adressé la parole ou touchée. Mais je n’ai pas compris à quel jeu social je venais de participer. Le lendemain j’ai demandé au chéri qui m’aide habituellement à analyser les contextes sociaux :

  • Connector.

    Moi

    Pourquoi elle m’a invité ?

  • Connector.

    L'amoureux

    Je t’aime.

  • Connector.

    Moi

    Pourquoi ?

  • Connector.

    L'amoureux

    Je t’adore.

  • Connector.

    Moi

    Mais c’est pas une réponse ça, pourquoi les gens disent ça ?

  • Connector.

    L'amoureux

    Je ne le sais pas mon amour.

  • Connector.

    Moi

    Ben là…. !?!

L’amoureux évite tout problème de mécontentement ultérieur en atténuant la non-réponse avec des mots doux lorsqu’il ne sait pas fournir de raisonnement logique. Je ne sais donc toujours pas quelle était l’intention de Sophie en me sollicitant à admirer les travaux de la personne lors d’un rassemblement. Je me suis tellement sentie de trop. Elle m’a aidée à me sortir de la fâcheuse position, mais je n’avais pas à être là.

Nommer les autres problèmes et accepter l’aide

Réinsertion à travers les dés, pour à nouveau me remettre en phase coeur-corps-tête. C’est incroyable comme la possibilité de me retirer en regardant ces étalages me permet de venir ici tout en étant plus fonctionnelle qu’à l’habitude. Voilà, je suis prête à jouer.

Auparavant, dès que je me retrouvais à jouer en demi-finale, un public s’agglutinait, et immédiatement, je perdais l’accès à mon cerveau. Oppressée, envahie par les présences d’humains dans ma bulle, s’en était fini de moi et je m’autoéliminais en faisant n’importe quoi. Cette année je nomme le monstre2. Ainsi, lorsqu’un autre joueur a constaté que je n’allais pas bien du tout, sachant pourquoi, il a demandé aux gens de s’éloigner. Puis mon cerveau est retourné dans son crâne pour y faire son travail ! Youpi.

J’ai perdu en finale seulement. Pas perdu comme à l’habitude, en n’ayant plus d’accès à mes fonctions cognitives, non. J’ai simplement perdu pour les bonnes raisons. C’est tellement plus équitable.

Je suis allé parler à mon joueur de tours du début.  Je lui ai expliqué la situation et demandé de plus faire ça. Il a promis d’essayer de s’en souvenir. Deux monstres nommés, deux monstres maitrisés.

J’ai cette impression d’être de plus en plus en sécurité.

Je ne veux pas être touchée ? Je le mentionne et le risque devient quasi nul. Pareil pour l’envahissement, les choses croches, les blagues pas drôles et les surprises.

J’ai besoin de prendre un temps fou à aligner mon tapis, les cartes et dés sur ma table de jeu ? C’est bon, ça me régule et je ne suis pas aussi ébranlée par l’environnement disparate. J’ai mes rituels, mes obsessions, mes routines, puis tant pis si je ne suis pas normale. Le jour où on comprend que ça ne fait aucun mal et qu’on peut cesser de culpabiliser, ça change la vie.

Hier, j’y suis retournée. J’ai amené la discussion sur les dés et les photos de dés avant de jouer. Mon rythme cardiaque s’est emballé d’excitation à la simple mention de ce sujet. Ça m’a complètement exaltée comme si j’avais avalé une montagne de sucre et j’ai beaucoup ri. D’ailleurs, j’ai gagné le tournoi hier ! Bon, honnêteté oblige, nous étions un minuscule groupe. Mais j’ai gagné ! Moi ! C’est la première fois et ceci parce que je me sens mieux.

J’ai à nouveau eu des larmes hier, mais c’est de la faute au bonheur. Mes yeux coulaient positivement à la suite des secousses du rire. Je veux qu’ils coulent encore ! Puis c’est lorsque je suis moi sans les filtres que j’ai accès à ça.

Je le jette dehors à coups de pied au derrière le stress de vouloir imiter les neurotypiques.

C’est gagnant-gagnant.


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  • Patricia Hébert

    Tellement moi!!! SI je ne suis pas en mode  »joke », tout est pris au sérieux! Social difficile partout!!!

    • Au royaume d’une Aspergirl

      Oui ! On doit activer le mode. Une fois enclenché ça va super bien. On a des fonctions, hihi. Rire. Sérieux. Tendre. Tout est si partitionné, on dirait qu’on ne peut pas mélanger.