Sortir de la zone de confort, très grand défi en autisme

Ma zone de confort est un microclimat trèèèès sensible aux intempéries.

Aspergirl Les tristesses 1 commentaire

Si quelqu’un me parle encore de sortir de ma zone de confort, je me sauve en courant !

Mircroclimat
Le microclimat désigne généralement des conditions climatiques limitées à une région géographique très petite, significativement distinctes du climat général de la zone où se situe cette région. – Wikipédia

Puis moi, mon micromonde a ses microconditions propres à lui. Elles sont différentes du reste de la zone neurotypique environnante.

Il faut comprendre que dès l’instant où je mets le pied dehors, j’en suis déjà sortie de cette zone de confort. Mes napperons de tables sont mal alignés ? Mon animateur radio est en congé ? Un air conditionné fait du bruit ? Mes tresses ne sont pas d’un poids égal cette journée-là ? Mon pantalon le plus doux n’a pas eu le temps de sécher ? Je suis hors de cette mini zone si petite avec ses murs vulnérables. Juste derrière les minces remparts se trouve ma stabilité interne. Elle est à peine protégée.

Tempête microclimatesque

J’ai décidé de suivre des cours de peinture. J’ai voulu récemment, mais lorsque j’ai pris conscience du fait que je devais me trouver d’autres pantalons pour ne pas salir les miens, que ça puait, que c’était gluant, que ce n’était pas assez précis à mon goût, j’ai choisi de faire du dessin au crayon en attendant d’être plus à l’aise avec le lieu et les gens. Une transition était nécessaire pour atténuer les bouleversements. Mais comme la teinte des crayons n’est jamais assez saturée pour me satisfaire, je fonce. Je commence la peinture.

Nom du cours :

Éclatement de la peinture (lire : éclatement de mon cerveau)

Intensité de l’épreuve pour un.e neurotypique :

Légère à modérée

Intensité de l’épreuve pour la microzone de confort de l’autiste :

Supra-expert à épique

Avertissement :

Ce cours n’est pas pour toi madame l’autiste asperger. Je ne savais pas, sinon jamais je n’aurais embarqué dans cet engrenage.

Épreuve no. 1.

Déstabiliser l’environnement.

Les chevalets sont tournés vers le centre, contrairement à d’habitude. On me dit que c’est pour nous permettre d’entrer dans notre bulle. Déjà, on me demande toujours le contraire alors c’est un brin suspect. De plus, ça donne l’effet contraire, je me sens trop ‘’participative’’ assise de cette manière.

Épreuve no. 2.

Pressuriser le temps.

En quelques minutes, rapidement remplir notre arrière-plan d’une couleur sans réfléchir. Je n’aime pas. J’ai besoin de temps. Je suis la reine de l’efficacité lorsque j’ai visualisé et suis préparée, mais je n’ai pas eu cette chance.

Épreuve no. 3.

Détruire les repères en téléportant le sujet.

On doit mettre notre pinceau de côté et changer de place avec un autre participant. Ce qui implique que les objets ne seront plus alignés, que d’autres personnes bougeront mes choses, que je serai parfois dos à la fenêtre ce qui me fait me sentir en danger, vulnérable… Ça veut dire qu’à chaque changement de siège je devrai gérer à recalibrer l’environnement, ce que je vois, ce que je sens. Une nouvelle œuvre, pas la mienne sera devant moi. C’est souffrant.

On dirait qu’on a scripté l’épreuve pour tester les limites de ma stabilité mentale. Je ne veux pas tout gâcher le plaisir des autres et me faire détester. Je pèse le pour et le contre. Si on me hait, je ne pourrai plus peindre. Je plie. J’ai une volonté à acier, mais l’utiliser n’est pas sans conséquence. Je décide tout de même d’y faire appel, en grande partie parce que je ne veux pas vivre à nouveau ce rejet qui a été maitre de ma vie durant tant/trop d’années. Donc je cède, mais non sans avoir l’impression de me blesser volontairement.

Épreuve no. 4.

Anéantir le seul rempart qui reste.

Chez les personnes avec autisme, au lieu du cortex frontal, ce serait les processus visuoperceptifs qui serviraient à réfléchir, analyser et prendre des décisions. C’est avec ce que je vois que je me module. C’est en regardant les choses que je peux me stabiliser. C’est le dernier fil qui me tient, j’en ai besoin, c’est juste que je ne sais pas encore à quel point.

On nous demande de fermer les yeux et de dessiner de cette manière.

Ma première pensée est que je peux le faire et que ça me fera oublier l’environnement défait. Faux. Immédiatement, les larmes montent, je n’ai pas de contrôle, c’est un tsunami de dégout qui m’envahit, j’ai carrément peur.

J’ouvre les yeux et je les laisse ouverts, ça m’a fait mal. Physiquement. Je tente de toutes mes forces de m’accrocher et de trouver une logique à tout ceci, mais la vague est trop forte. Ça m’emporte.

Épreuve no. 5.

Nager dans un Jell-O cérébral.

Je me sens vaincue, anéantie. Comme si j’avais acceptée d’être droguée, de perdre une partie de mes fonctions cognitives pour m’immerger le cerveau dans une mer de non-préparation.

J’en ai besoin de mon cerveau, tout au complet, sans altération.

Le monde qui m’entoure est si désordonné et complexe, l’afflux des stimuli entre à grands torrents en permanence et pour stabiliser mon intérieur, j’ai besoin de balises nettes, claires et stables, pas d’un laissé aller, ni d’un abandon au ‘’advienne que pourra’’.

Intellectualiser mes interactions, mes agir, mes choix, ça m’évite de me laisser emporter par cette marée. Je me sens échouée, perdue. Mes repères m’échappent, j’en ai le mal de mer, une véritable nausée s’empare de moi, ainsi qu’un mal de crane qui élance comme pour rappeler à mon cerveau qu’on lui a demandé de laissé sa place, celle qu’il a si durement disputée pour prendre la relève d’une âme auparavant déconstruite.

Je tente de trouver des repères visuels stables, je relève mon pantalon pour regarder mes bas rayés, mais tout ondule.

Épreuve no. 6.

Maintenant que le cognitif a foutu le camp, attaquons-nous aux émotions.

Il faut écrire les chiffres d’une année importante, une belle. Je tente d’attraper ce flou qui me donne l’impression de ne même plus m’appartenir pour le transposer en image sur la toile. Je suis confiante que ça pourrait m’aider, les souvenirs étant tout de même dans le cerveau. Je regarde, j’essaie, comme à l’habitude de plonger mon esprit au complet dans cette typographie bienfaitrice, mais je n’y arrive pas. J’aurais peut-être pu avec plus de temps, mais la professeure nous lance que maintenant, nous devons dessiner le nombre de notre pire année.

On ne touche pas à la boite de Pandore

Mes remparts logiques sont déjà démantibulés et mes protections habituelles sont parties se balader hors de portée. C’est un véritable coup et une pointe de douleur me transperce. Je crois alors que le cerceau de ma brassière est brisé et qu’il vient d’entrer dans ma peau. Je ressens un métal me coupant. Mais non, la douleur est physique, dans une côte, très nette, mais elle est provoquée par une tête en panique. Une dispute entre les pires expériences à savoir lesquelles sont les plus marquantes s’immisce dans mon cerveau en déroute et je réalise que je pourrais vraiment chuter, le risque sonne l’alarme et j’ai assez de jugeote pour répondre. Eille là, ça commence à faire, moi je vais me laver les mains ! Et je les frotte avec vigueur, je les gratte, je tente que la sensation de douleur contrôlée prenne la relève de l’autre qui échappe à ma maitrise.

Je ne veux pas être cette personne qui critique, qui maugrée, qui n’est pas contente et qui proteste. Mais ça me fait mal. Laissez mes mauvaises choses dans leurs mauvaises petites cases embarrées. Je veux éteindre les miles monstres qui s’entrecroisent, mais je les ai réveillés un peu. Je n’ai pas été assez prudente. L’angoisse est dans le tapis et tout ça pour un loisir. Je manque de temps entre chaque chose pour me moduler. Je repousse, je visualise mon intérieur comme étant un lavabo bouillant dans lequel les affreuses bêtes internes meurent ébouillantées, mais ça ne suffit pas.

Traiter l’information de cette soirée me prendra des semaines.

Je ne veux pas être une mère impatiente, mais ce matin, le lendemain, je suis tout sauf à l’écoute et calme. Les quelques morceaux de sommeils volés n’ont été que des terreurs nocturnes. Je me servirai, toute la journée, beaucoup trop de la calculatrice qui prenait la poussière depuis longtemps. Le calcul mental s’est tu. Effectivement, l’ensemble de mes fonctions cognitives est pétrifié. Je suis lente aujourd’hui. Et inefficace. Je suis mêlée. Pas vite, vite… même la solitude de mon bureau de travail, seule, ne suffit pas à me remettre les capacités en face des sorties pour qu’elles puissent passer de l’interne à l’externe.

Puis malgré le beau soleil, je ne m’aime pas beaucoup aujourd’hui. On m’a demandé récemment si j’étais fière de moi pour les conférences que j’ai données. J’étais encore à analyser cette donnée et la colonne des facteurs penchants vers le oui commençait à prendre forme. Pourtant, ce n’était pas encore clair. Sauf que le contraire, as-tu honte? Étrangement il me clignote dans le front. C’est un petit rapide lorsqu’il doit apparaitre. Aujourd’hui, je ne suis pas fière. Aujourd’hui je sais que je suis passé à côté d’une belle occasion de m’amuser. Je n’ai pas su lâcher prise. J’ai réclamé ma zone de confort à grands coups de protestations désagréables. J’ai de la peine.

J’ai l’impression d’avoir accepté d’éteindre mes chemins. Je me sens vaincue. J’ai abandonné.

Ce qui me déchire, c’est que j’ai pris une chose positive et je l’ai transformée en élément négatif. Puis j’ai miné l’ambiance. Je ne veux pas être celle-là, celle qu’on ne veut pas avoir près de soi, je ne veux pas, tellement pas. Puis j’ai l’impression de n’avoir pas été très gentille avec quelqu’un dont le but est de nous aider à créer. Elle ne pouvait pas savoir à quel point ça me déstructurerait.

Ça va complètement à l’encontre de mes objectifs. Ce que je veux, c’est faire ressortir le beau de la différence. J’aimerais accéder à la créativité interreliée à mon fonctionnement. Des séries, des lignes, des pois, des choses bien nettes et bien alignées, un contrôle, des détails, j’en ai besoin ! Ça me transporte quand je respecte mon fonctionnement en créant.

Je sais déjà comment je vais rattraper ceci, je n’ai pas l’intention de laisser le tourment prendre toute la place. Je vais le repousser avec un projet hyper positif, un que j’avais déjà en tête, mais qui a été confirmé aujourd’hui. Je vais contrebalancer.

Ces textes noirs là, ils ont tout de même leur place.

Si je vous dis que tout est rose et que tout est beau, vous allez vous demander, ben voyons ? Ça change quoi dans ce cas-là que tu sois autiste asperger ? Pour montrer le beau, il faut être réaliste face au mauvais. Pourquoi ? Parce que si on comprend le comment du pourquoi et ce qui se passe lorsqu’on se sent vraiment si mal et détruit pour des choses qui paraissent simples pour les neurotypiques, au lieu de se battre à essayer de faire comme les «normaux», on peut miser le plus possible sur nos forces. Sinon, ça ne fera que causer déception après déception. Puis les échecs qui s’accumulent, ça provoque de la dépréciation.

Sur ces belles paroles…

Le prochain qui me dit de sortir de ma zone de confort, cette belle chose qui m’aide à être fonctionnelle, il va entendre parler de mon opinion. Grrr.


Mise à jour – Quatre jours plus tard.

Mes mathématiques ne sont toujours pas revenues à leur place dans le cerveau. Incapable du moindre calcul. Le sentiment d’être complétement décalée. Réveil brutal avec une entrée directe en meltdown (effondrement autistique) au milieu de la nuit. Une petite hâte que tout revienne à la normale…

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  • Jean-Guy Paquette

    hehehe, j’ai eu de la misère à lire parce que ça fait tout remonter ces sensations que tu décris lol. C’est vrai que un seul événement déstabilisateur du genre, c’est comme si ça remettait l’ensemble du reste en question, et des fois ça prends des jours et des jours avant de revenir à l’équilibre. Même des fois, quand je reviens à l’équilibre, je me dit des trucs comme « Mais comment j’ai fait pour oublier tout ça et déraper aussi loin?? »