Une crise de panique pour des fautes d'orthographe. - Être autiste.

Crise de panique pour des fautes d’orthographe. C’est ça aussi être autiste.

Valérie-Jessica Les peurs 7 commentaires

Pas question que je fasse partie du CA du club photo. Si jamais deux personnes ne sont pas en accord, je vais bien trop paniquer, si plusieurs parlent en même temps, je vais surcharger, si quelqu’un est mécontent, ça va me terroriser. Si j’organise quoi que ce soit, j’en prendrai tant l’entière responsabilité et serai tant obsédée par les moindres détails que je n’arriverai plus du tout à gérer l’afflux de données qui deviendra exponentiel face aux multiples branches et possibilités reliées à l’événement. L’analyse des probabilités serait hors de contrôle

Je devrais gérer des nouveaux lieux, des chaises qui changent sans cesse, des odeurs variables et qui sait, peut-être que certaines maisons auraient des bruits trop envahissants pour moi ou pire encore, des présences d’humains ne respectant pas mon fonctionnement. Je ne pourrais pas fuir, je serais engagée, prisonnière, coincée dans une tâche qui ne correspond pas à mon fonctionnement.

J’ai déjà demandé à des gens de ne pas proposer mon nom. On m’a gentiment répondu : « T’es pas encore rendu là. ». C’est paniquant cette réponse. Est-ce que la personne tente de me dire que si je m’améliore encore elle me proposera ? J’espère bien que non. Cette tradition, celle d’encourager publiquement des gens à faire partie du groupe phare des organisateurs annuels est pertinente en soi. Ça donne le courage à ceux qui pourraient en manquer et ça dit un genre de : « On a confiance en toi. ». Mais pitié, ne me proposez pas, toute cette panique risque de sortir sinon…

C’est dans l’ombre que je fonctionne.

Pourtant, j’ai envie de faire partie de ce tout, je l’aime mon club photo. Je me sens acceptée comme je suis et ça me donne envie de participer. Donc, je m’implique autrement. Seule, à la maison, tranquille. Je classe des fichiers, je prépare des documents, j’en corrige, je fais des montages graphiques. C’est dans l’ombre que je fonctionne. Du moins la plupart du temps… parce que parfois, un rien suffit pour que je ne fonctionne plus du tout.

7 juin (mercredi)

Un courriel pour la conception d’une affiche et de cartons pour l’exposition collective du club. Pas le temps de traiter ça, car je suis en pleine production graphique de deux rapports annuels. Je n’avais pas prévu cette tâche et ma fin de semaine était réservée au camping. Mais c’est clair que je veux le faire, il faut ! Ça m’aide à me sentir utile dans le club. Je mets ça à l’horaire de la semaine suivante…

11 juin (dimanche)

Un texto de rappel, ça commence à urger, on me demande l’affiche pour mercredi et les cartons d’identification pour samedi.

14 juin (mercredi)

Je livre l’affiche terminée.

15 juin (jeudi)

On me demande si j’ai oublié les cartons. Mais c’est pour samedi non ? Non. C’est pour l’autre samedi d’avant, ce qui est rétroactif au texto mentionnant que c’est pour samedi. Je ne peux pas m’empêcher de mentionner que dimanche on m’a dit que c’était pour samedi, donc le 17. Minutes à l’appui, je cite le texto qui prouve que j’ai raison… à 16h52…

Pierre 1.

Deux secondes après, je commence à culpabiliser…  j’ai été froide. Zut. La première pierre est mise, elle a trouvé sa place dans le sac à dos plein d’angoisse. C’est souvent comme ça que ça commence…

La montée de l’angoisse

Je me sens coupable, je me demande si ma rigidité a encore fait des siennes. Pourquoi j’ai tenu à rectifier ? Pourquoi c’est si viscéral, pourquoi le fait, la donnée, passe toujours avant l’humain ? Attention, semi-sarcasme en vue… Ah oui, c’est vrai, ça a un petit lien avec le fait d’être autiste Asperger.

Pierre 2.

Il y a vraiment beaucoup de fautes. Sur 13 cartons (déjà cette info n’est pas normale puisqu’il y a douze photos), 12 ont des fautes. À part une, ce sont des détails, principalement des traits d’union dans des noms de lieux. Je dois donc demander la permission aux gens pour rectifier leurs textes. Un ou deux ça pourrait aller, mais là c’est tous les participants qui sont visés… C’est délicat, je ne veux pas les insulter, mais je ne suis pas capable de laisser des erreurs en toute connaissance de cause…

Pierre 3.

On ne comprend pas mes demandes puisqu’il semblerait que les infos ont été envoyées correctement…. ???? Courriel à l’appui. Je réalise que la personne qui m’a transmis les textes a sans doute une dent contre les traits d’union (rire), car c’est lui qui les a tous effacés. En panique, je tente de recontacter tout le monde pour dire de laisser faire parce que ça m’angoisse si fort si quelqu’un ne comprend pas ce que je dis. J’anticipe les multiples retours. Ceci fait que j’oublie le tact (vous savez cette chose qui ne se pointe jamais quand c’est le temps) et je dis que c’est celui qui m’a donné les textes qui a ajouté des fautes partout. Une fois le message de dénonciation envoyé, je réalise que ce n’était pas gentil, puis moi je l’aime ce monsieur-là, je n’ai pas envie d’être méchante. Montée de la culpabilité et de l’anxiété encore un peu plus…

Pierre 4.

Rendue là, j’ai déjà contacté la même personne à plusieurs reprises, pour une faute qui n’est pas de sa faute et pour lui mentionner ensuite que c’est de la faute à celui qui a réuni les textes et maintenant, je dois le contacter une troisième fois !!! À trois fois, dans les alertes sociales installées dans ma tête, c’est la limite du harcèlement pour un minuscule morceau de carton… Mais la phrase de description de la photo de sa femme mentionne qu’elle a été prise lors de la St-Jean Baptiste. Déjà le Saint doit être écrit au long et il manque un trait d’union, mais surtout, l’événement ne se nomme plus comme ça, il faut dire La Fête nationale du Québec. Je me dis, ouf, tu ne peux pas lui noter encore les moindres détails, passe à l’essentiel et tente de faire changer le nom. Si jamais il demande à le garder comme ça, mentionne les deux erreurs.

Ça me demande un effort puissant et beaucoup de volonté de filtrer une partie de l’information. Cette rétention, je la vis comme si j’étais une éponge et c’est en moi qu’entraient les fautes, c’est physiquement douloureux.

Malgré tout, je me contrôle et j’écris : « Par contre, il y a une erreur. La St-Jean-Baptiste ne s’appelait plus comme ça en 2014. Ça s’appelle La Fête nationale du Québec. Je fais quoi ? »

Réponse….

UN POUCE.

Pierre 5. Celle de trop.

Un pouce ! Je déteste ce pouce ! Je ne sais pas s’il a bien lu, si ça répondait à l’énoncé précédent ou à celui-ci, si ça veut dire message reçu et je vais y réfléchir… C’est beaucoup trop vague pour une autiste !!! C’était une question ouverte, j’y ai fait bien attention. Pourquoi je reçois un pouce ? Bleu de surcroît. Une si belle couleur pour une icône aussi frustrante.

Déjà, lorsque je vois le pouce, je me dis que l’autre pouce, celui par en bas, dans la culture populaire, signifie une condamnation à mort d’un gladiateur par un empereur romain, donc c’est quoi ? Le pouce en l’air est magnanime ? Je ne mourrai pas ? Quelle horreur…

Je suis coincée, je ne peux plus le contacter pour des précisions, j’ai dépassé la zone harcèlement et je n’ai pas envie d’être une mouche à merde qu’on voudrait chasser du revers de la main. Je panique. Solide. Ma technique habituelle serait une mise de côté pour revenir lorsque je serai calme, mais je ne peux pas, le livrable est six jours avant aujourd’hui.

Donc c’est parti, crise d’angoisse.

Je ne prendrai pas la peine de la décrire dans les détails, car ce n’était pas une crise monumentale, pas de celles où je me ramasse en petite boule dans un coin. Je ne serai pas dévastée, mais épuisée oui. C’est un trou noir, un vide interne insatiable, et des pleurs… beaucoup de pleurs. Je tente de me réconforter avec un enroulement dans des couvertures et un toutou lourd, ça fonctionne un peu, mais je demeure fragile. D’ailleurs, je passerai une partie de la soirée à angoisser à m’en sentir malade parce que j’ai oublié le mot nomenclature… Rien à voir, mais c’est comme ça que je fonctionne.

Mode solution

Une fois que j’ai l’impression qu’il ne reste plus d’eau dans mon corps dédiée à la sortie par les yeux et le nez…, une fois que mon souffle et mon rythme cardiaque semblent cesser d’avoir une vie parallèle qui fait n’importe quoi, je sors un papier et je liste mes problèmes à gauche. À droite, je liste les possibilités de solutions.

La solution retenue est d’appeler celui qui m’a transmis les textes pour valider chaque correction. Tout va bien jusqu’à la fameuse question pour laquelle j’ai eu un pouce en réponse. Il dit : « Laisse ça comme ça. » Je fais Non ! Je ne peux pas, j’ai déjà donné l’info et peut-être que le pouce voulait dire oui. Alors il dit, corrige dans ce cas, mais je ne peux pas, peut-être que le pouce ne voulait pas dire oui à cet énoncé-là, mais au précédent. Il me dit qu’il prend la décision sur lui, mais c’est comme un court-circuit, je ne peux pas, alors je commence à pleurer. Bravo, franchement… Une chance qu’il est patient parce que je suis complètement paniquée.

Je nomme mon monstre. La difficulté avec l’incertitude, le besoin de valider et de vérifier, le stress que ça ma cause. Je nomme, je le dis puis ça vaut la peine parce qu’il comprend. Il me dit même une phrase trèèèèès gentille. Ensuite, il téléphone à la personne concernée et obtient l’information claire. Je ne me sens pas bien, mais c’est moins gros que si j’étais demeurée dans le noir.

Accepter et expliquer, l’autisme, ça se démystifie…

C’est ça être autiste. C’est de mettre des efforts immenses sur des choses qui semblent banales aux neurotypiques, c’est d’avoir des obstacles là où le chemin est plat pour ceux dans la norme. Être autiste c’est d’avoir une épreuve à traverser à chaque interaction qui se complexifie le moindrement, c’est d’être obnubilée par des détails qui semblent insignifiants. C’est d’avoir une tonne de choses à gérer pour espérer fonctionner en société.

C’est pour ça que c’est tellement important de se connaitre et d’accepter notre fonctionnement, parce que si je ne lui avais pas expliqué mon problème à ce gentil monsieur, je n’aurais pas dormi de la nuit et je serais encore obsédée par le pouce, son manque de précision et les fautes potentielles… Pourtant, ce pouce, à la base, mon cerveau sait qu’il n’a rien de méchant, mais que voulez-vous, mon ressenti est tout autre, c’est comme ça, c’est neurologique. Ça n’aurait rien de constructif de me battre contre moi, je vais donc me concentrer à communiquer. On le constate, c’est gagnant, les gens comprennent lorsqu’on leur donne la chance de le faire. Merci de m’en donner la possibilité sans me faire sentir nulle. J’apprécie.

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  • Au royaume d’une Asperger

    Ah oui ? Ah ah, je t’imagine distribuer ça comme des tracts… Ohé, ohé, voici comment c’est dans ma tête ! Rire…

  • Marie D’Ardillac

    Ton témoignage comme tous les autres est toujours touchant émotionnellement et percutant pour l’analyse que tu fais et les éclaircissements que tu apportes aux neurotypiques. J’imagine très bien ta souffrance. Essaie de mesurer cette confiance que les personnes du club te témoignent et cela pourra peut-être t’ôter des peurs qui ne sont pas fondées. Tu es une personne formidable, responsable sur laquelle on peut compter, tu mets tout en oeuvre pour évoluer le plus « normalement » possible. Je loue ton courage et ta volonté. Bravo Jessica !

    • Au royaume d’une Asperger

      C’est pas fou… je vais y réfléchir.

  • Zack

    Tu décrit bien ce que je peux ressentir parfois au travail quand je prépare des présentations en groupe. Extrêmement éprouvant.

    Et l’histoire du pouce c’est l’histoire du SMS de réponse avec juste  »ok ». Mais qu’est-ce que ça peut bien dire ok en réponse à une question?

    • Au royaume d’une Asperger

      À une question fermée ou à une affirmation, le pouce peut fonctionner. Es-tu content de ton choix ? Pouce en l’air. As-tu passé une belle journée ? Pouce en l’air. Je vais t’envoyer un fichier plus tard. Pouce en l’air…. Mais les gens l’utilisent pour plein d’autres raisons. Tu ne me croiras pas, jeudi soir j’ai demandé les coordonnées d’une personne et j’ai reçu un pouce en l’air. C’est pas possible !!! C’est quoi cette réponse ?

      • Zack

        Je te crois je te crois. Tellement  »classique ». Quand se pose la question de quand se retrouver avec des amis j’ai souvent ce problème :  » on se retrouve quand ? 18 ou 19h? » réponse: pouce en l’air.

        Je pense que le problème provient du fait que tout le monde n’extrapole pas tout le scénario dans ses moindres recoins. La plupart des gens se satisfont de la part de hasard tellement désagréable pour un aspie.

        • Au royaume d’une Asperger

          On est comme des ordinateurs sur ce point, une approximation aussi vague ne convient absolument pas.