Les personnes autistes ont besoin de leur routine, elle est essentielle au bon fonctionnement. Sans elle, on ne peut pas relâcher l'hyper vigilance.

En eau trouble. Intégrer du nouveau à la routine, c’est pas rien.

Valérie-Jessica Les peurs 2 commentaires

Je ne peux pas m’entrainer n’importe comment, sinon je me blesse. Je ne comprends pas mon enveloppe corporelle et j’oublie constamment comment faire les mouvements appris. Alors je fais tout de travers et je force mon corps à faire des trucs qu’il ne faut pas sans m’en rendre compte. Je travaille mal pour lever, déplacer ou tirer les trucs. J’utilise d’étranges positions de corps qui font grimacer ceux qui tentent de m’enseigner. Une kinésiologue est venue un certain temps à la maison pour m’aider, mais elle est déménagée à Montréal. Ensuite deux autres se sont succédés mais à chaque fois, ça n’a plus fonctionné et je trouvais trop difficile de m’adapter toujours à un nouvel entraineur. C’est hyper-méga-angoissant, car pour chaque humain, il faut réapprendre toutes ses expressions de visage, son non verbal, ses intonations, et ils ne savent pas nécessairement dès le départ comment je fonctionne alors c’est anxiogène pour l’autiste Asperger.

Mais dans l’eau, c’est pas pareil.

Dans l’eau je suis chez moi, mais j’avais oublié. J’y suis plus habile. Il y a de cela quelques années j’allais nager pour garder la forme. Mais un jour, dans le vestiaire, il y a eu un dégât de vomi dans le lavabo. Je n’ai plus été capable d’y retourner. C’était la goutte de trop avec l’éclairage inadéquat et l’odeur étrange… Déjà que de voir des morceaux de corps partout dans le vestiaire ça m’angoisse, si les autres conditions de sont pas réunies, c’est trop demandant.

On repart en neuf.

Ils ont tout détruit et reconstruit, alors, techniquement, il n’y a plus du tout de vomi. Ça a semé une petite miette de peut-être que je pourrais y retourner. Et après beaucoup de tergiversations avec moi-même et d’acrobaties mentales pour convaincre mon cerveau qu’il était prêt pour ce changement, je me suis décidée. Puis l’amie sagesse y va, alors c’est moins terrible, non ? Pas besoin de penser à comment entrer, comment sortir, à qui parler et quoi leur dire.

Préparer la tête pour qu’elle sache ce qui va se passer.

Anticipation… prévoyance, visualisation. Ma technique pour tout changement, c’est de bien me préparer. Plus je le suis, mieux ça se passe et plus la situation est conforme à mes attentes, plus je suis calme. Donc jeudi, bien en avance, je suis allé chercher ma passe pour pouvoir entrer à la piscine. J’ai écrit à l’établissement pour savoir comment la récupérer, mais je n’ai pas remarqué que c’est ma cliente qui m’a répondu par courriel. Elle m’a reconnue à son comptoir, mais pas moi ! Les infos, dans ma tête, sont dans des cases séparées. Piscine n’égal pas travail, alors même si c’est la même personne qui me répond, le lien ne se fait pas. Parfois ça fâche les gens, ils pensent que je les ignore… mais ça n’a pas été le cas cette fois, elle n’a même pas froncé les sourcils. Fiou.

J’ai sorti trois maillots de bain que j’ai déposé sur mon bureau bien à la vue pour que mon cerveau se fasse à l’idée, j’ai mis mon casque de bain à côté ainsi que mon lecteur mp3 qui va dans l’eau. J’ai installé un système d’accrochage/décrochage de la passe sur ma serviette et j’ai laissé le tout visible sur mon meuble jusqu’à lundi. Premier accroc, je n’ai pas pu récupérer mes lunettes d’eau dans la roulotte parce que l’extension bloque l’accès pour l’hiver. Alors j’ai emprunté celles de mon fils. Elles ne sont pas bleues. 🙁 Mais un tout petit détail a fait la différence. Je lui ai emprunté son vieux cadenas de piscine et en dessous il y avait un code de produit, TSA 007. Je n’aime pas le chiffre sept, mais là c’est comme un message. Tu es une TSA invincible, une TSA 007 ! Tu es capable de tout, ha ha. Pour ceux qui ne sont pas au courant, TSA c’est l’abréviation pour trouble du spectre de l’autisme. Non pas que je me sente troublée, mais bon, ceci est un autre débat…

Erreur.

Le lundi est arrivé. L’amie sagesse demeure juste à côté de chez moi, donc j’ai pris pour acquis qu’on y allait ensemble. C’est ce qu’on fait chaque fois qu’on a une activité commune, c’est logique. Mais le truc, c’est qu’elle y va directement après le travail, donc je ne peux pas intégrer son véhicule aussi facilement. Elle m’a proposé un point de rencontre, mais comme je la savais pressée lors de la conversation (on était tôt et elle devait partir travailler), les informations bloquaient à l’entrée de ma tête et je ne comprenais pas quel était le lieu visé pour m’embarquer. Là j’ai commencé à stresser solide. J’ai dit que j’allais me débrouiller. C’était sans savoir que mon enfant le plus jeune avait pris mes clés et que je n’allais pas les retrouver avant de penser à faire une fouille de sa chambre, que ça allait méga me stresser de les chercher partout et que si l’amoureux n’avait pas été en retard ce matin, il serait parti pour Québec en amenant le seul double de mon véhicule. J’ai écrit sur Messenger à mon amie pour m’excuser d’être aussi stressée. Elle a dit que j’avais le droit de l’être.

J’ai commencé à me désorganiser, les choses ne s’emboitaient plus du tout. Quand ça arrive, je fais tout de travers et j’oublie mes repères. Je suis partie de la maison pour aller porter ma fille à l’école en oubliant de décoller mes essuie-glace du pare-brise, ce qui a fait un gros crouch lorsque j’en ai eu besoin et j’ai oublié de refermer la porte du garage avec la manette en stationnant mon véhicule dedans. Donc j’ai décidé de passer par la grande porte pour économiser les 12 secondes que j’aurais perdues en retournant dans l’habitacle. C’est une fois la porte presque fermée que j’ai eu ce rappel du film Indiana Jones dans lequel il récupère son chapeau sous une porte de pierre au risque de sa vie. Une chance, je ne suis pas impulsive. Je venais d’embarrer mon camion dans le garage sans clé pour ouvrir. L’autre manette était rendue à Québec avec l’amoureux et la clé, toujours disparue à cette heure-là. Heureux hasard, une personne avait une vieille clé de ma maison qui faisait encore sur le garage, alors elle m’a dépannée. Mais techniquement seulement, parce que la tête, elle, elle se sentait de plus en plus en panne.

Je n’avais plus envie d’y aller, mais j’avais dit que j’y serais alors…

J’ai tourné en rond pour arriver à stationner, mais une fois installé j’ai réentendu ce que mon amie m’avait dit le matin même, qu’une vignette était nécessaire. J’ai donc demandé à un étudiant si j’avais le droit d’être ici, il m’a dit : « Si on se fait pogner ça coûte 25$ me semble. » C’est là que j’ai répondu : « C’est pour les ados ce prix-là, il me semble que c’est plus cher pour les adultes. » Je venais de me rappeler avoir lu ça dans l’agenda de l’établissement, ça venait d’apparaitre dans ma mémoire vision. Mais à voir sa tête, je n’aurais pas du dire ado. Mais bon, mon fils aura l’âge d’être ici l’an prochain, pour moi un jeune de 16-17 ans, c’est un ado, non ? J’ai essayé de me reprendre, mais je ne faisais que bafouiller. J’ai réussi à stationner dans les rues autour, mais en sortant, oups de oups, j’avais oublié de mettre mes bottes, j’étais avec mes chaussures en toile dans la gadoue (gelée mixte eau-neige-bouette-saleté-restant de morve de route)… d’ailleurs, j’avais aussi oublié mes sandales de piscine, mais je ne le savais pas encore.

La désorganisation mentale.

La désorganisation mentale était pas mal implantée une fois à l’intérieur. Je voulais vraiment, mais vraiment retourner chez moi. C’était la guerre entre être fiable et me respecter. Être fiable a gagné. J’ai pris mon courage et je suis allée me changer. Je fais tellement attention de ne pas regarder les autres dames que je n’ai pas vu que j’étais dans le mauvais vestiaire. Je me suis dirigée vers le seul coin qui semblait avoir une issue, mais… pas d’issue. Mais où suis-je ? Je n’ai pas vu que j’étais la seule en maillot. J’ai demandé, et j’ai compris que j’étais dans le mauvais vestiaire. Mon cerveau criait VEUX ALLER CHEZ NOUS !!! mais je ne l’écoutais pas.

Je me sentais comme une toute petite enfant sur le point de pleurer. C’est désespérée que j’ai dit : « Je ne veux pas marcher dans le corridor en maillot 🙁 🙁 🙁 …. » Au risque de me répéter, les gens sont gentils. Une fille s’est proposée de me montrer le chemin, une a dit qu’elle allait m’avertir lorsque le corridor serait vide pour que je passe vite et une autre, ou une des même, je ne sais pas, j’étais toute mêlée, a dit : « On n’est pas fine hein ? On t’a vu te changer et on a pas pensé te le dire… »

Alors j’ai voulu récupérer mes vêtements dans la case pour les amener avec moi. Mais sans mes lunettes (embarrées dedans) je ne voyais plus les chiffres et j’étais trop désorganisée pour saisir immédiatement que je n’avais qu’à reculer beaucoup beaucoup pour qu’il s’éclaircissent. Oui, j’ai 40 ans…  

Une fois dans le bon vestiaire, ça tambourinait dans ma tête comme une invasion de ballons dans un gymnase plein d’enfants, puis avec des murs rouges, pour s’assurer que les enfants sont vraiment intenses !!! C’était ça le topo dans mon cerveau. Mais j’avais dit que j’allais y aller, donc… j’entre et là, les deux sauveteurs sont de dos. Je fige. Je fais quelques pas vers celui de gauche, mais il bouge alors je recule. Je tente de trouver mon amie dans l’eau, mais bon, je ne reconnais pas les gens habillés, imaginez en maillot ! Je me dirige donc vers la surveillante de droite, mais elle bouge aussi. Je. déteste. ce genre. de situation. Je hais entrer. Je hais sortir. Je hais commencer et ! Je hais finir. Je veux avoir quelqu’un à imiter, mais tout le monde est déjà dans l’eau. Alors je compte la distance pour me rendre à chacun des sauveteurs… égale. C’est donc avec l’angle de leur corps que je me décide à choisir. La fille est une miette moins tournée. Je vais donc la voir et elle comprend tout de suite. Elle attrape ma carte pour la poinçonner. Au moins je n’ai pas oublié de le faire et je ne me suis pas fait disputer. J’aurais craqué, je crois, sinon. Je pense avoir survécu à l’entrée lorsqu’elle me dit : « Vous devez prendre votre douche. » Quoi ? J’en sors (chez moi), je suis donc à nouveau retourné sur mes pas, piteuse, déboulonnée, avec l’impression de partir à l’abattoir parce que je devrais, à nouveau, refaire la phase d’entrée.

Une chance…

Une chance, vraiment, une chance que mon amie a la tête dure et qu’elle n’a toujours pas de téléphone portable, parce que sinon, ça ferait longtemps que je lui aurais téléphoné pour annuler. Mais là, j’étais comme prisonnière de mon énoncé. Je dis une chance parce que j’avais oublié l’effet de l’eau. Ce n’est pas comme au camping où je plonge dans de l’eau glaciale pour faire taire les surcharges du corps qui ne s’endure plus, non, ça n’a rien à voir. C’était une eau parfaite, juste à point pour entourer mon corps et lui dire quand il commence et quand il finit. C’était une eau enrobante, une info égale, sans brisure de la régularité. Puis nager me réconcilie avec mon corps, comment ais je pu oublier ?

Pour m’aider un peu…

Juste un détail par contre, l’amie de mon amie ne sait pas qu’il ne faut pas me toucher, il va comme falloir que je trouve une manière de lui dire poliment. En parlant de politesse, dernièrement j’ai encore blessé des gens avec ma manière de nommer les choses alors pour un petit bout de temps (désolée Marie-Claude pour vendredi, j’ai tellement pas fait exprès), si j’ai un trait à rendre plus vivable pour les gens qui m’entourent ce sera celui-là. J’ai mon idée, je vais poser une alerte sur la panique, comme ça, dès qu’elle arrivera, je tenterai de passer en mode je filtre. Ce n’est pas tout à fait clair de comment je vais réussir un tel exploit, mais je vise à au moins essayer.

La routine pour les autistes, c’est important.

Les personnes autistes ont besoin de leur routine, elle est essentielle au bon fonctionnement, puis au bonheur, parce que sans elle, on ne peut pas relâcher la constante hyper vigilance face à toutes les infos sensorielles et les imprévus reçus. D’un autre côté, il est important d’aussi la briser pour éviter de rendre les situations nouvelles impossibles à gérer. C’est comme une sorte d’équilibre très fragile donc il faut choisir. Pour décider, j’essaie de toujours penser à la rentabilité. Investir de mon énergie mentale à gérer une nouveauté qui n’apporte rien, je préfère éviter, sinon, il n’en reste plus pour les choses payantes au niveau des retombées. Si je m’habitue à la piscine, je vais faire du bien à mon corps et éventuellement, ce ne sera plus une nouveauté, alors je pourrai penser à changer autre chose aussi, doucement, une étape à la fois, en me respectant. Mais pas tout de suite ok ? Là je stresse encore pas mal par rapport à cette histoire de natation et à tous les détails qui viennent avec.

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  • Eh bien, bravo pour ton exploit !!! Tandis que je déteste l’eau… C’est même un cauchemard de prendre ma douche… Enfin, je déteste que ma peau sèche devienne mouillée et ensuite, de nouveau l’effort immense, arrêter de mouiller ma peau pour la sécher. Souvent, je n’arrive pas à la troisième étape pour mettre de la crème hydratante (j’ai comme une peau de lézard), parce que ça veut dire remouiller ma peau et attendre qu’elle sèche … Alors, j’ai mis une règle : la douche (seulement) deux fois par semaine. Mais une fois sur deux, je dois faire une “négociation” personnelle. Hypersensorialité et mono-sensorialité.
    Alors, ton exploit de la piscine, magnifique !!!
    Par contre, je ne sais pas comment j’ai réussi, tout d’un coup, à faire ce message sur ton blog !!! Trop forte !!! (y’a eu un message en anglais que je n’ai pas pu comprendre… et puis je suis arrivée là.)

    • Au royaume d’une Asperger

      Ah, mais il faut dire que j’aime l’eau, et la sensation m’apaise énormément, alors c’est beaucoup moins un exploit… hi hi. L’été, je prends jusqu’à quatre douches par jour. Je suis accro. Ça me recentre.