Pourquoi j’aligne ?

Valérie-Jessica Les particularités 6 commentaires

Imagine que tu es un extra terrestre et tout ce que tu observes autour de toi fait désordre. Mais en tant que différent, tu as certains petits rituels-pouvoirs qui te font te sentir mieux, et en bonus, ça ne fait de mal à personne. Aligner, pour moi, c’est un rituel-pouvoir qui me régule.

Tu vas finir dans un asile !

Tu vas finir dans un asile ! Tu termineras ta vie toute seule, dans une pièce à l’abri des humains comme Howard Hughes. Ce nom-là, je l’ai entendu tellement souvent. Il était l’argument suprême comme quoi mon intelligence n’allait pas me sauver contre les méchants envahisseurs dans mon cerveau, ceux que je refusais de combattre. Pourquoi, voulez-vous me dire, est-ce que j’aurais lutté contre une chose qui m’apaise et ne fait de mal à personne ? Peu importe mon opinion, enfant, mes alignements et mon obsession de la symétrie passaient difficilement auprès de l’entourage.

Aligner parce que c’est beau !

C’est beau des lignes ! C’est beau la répétition ! c’est tellement beau… pour moi, artistiquement, c’est une beauté franche, claire et esthétique. Tout le contraire de l’anarchie, l’alignement me transporte. Les petits pois alignés et les lignes nettes, ça m’exalte. Lorsque j’étais toute jeune, j’ai vu dans un magazine une photo de grenouilles-jouets vertes, toutes alignées, à distance égale, sur un immense fond blanc. Vous décrire mon ressenti, je crois que ça peut s’apparenter à ce que vous ressentez dans un manège. J’étais émue, emplie de joie, comblée visuellement ! Artistiquement, pour moi, c’était une des plus jolies choses qu’il m’ait été donné de voir. J’aimerais tant retrouver cette image… j’ai essayé.

Même mes vêtements ont des pois bien alignés ou de vraies lignes, du bleu, du vert, du noir, du blanc… on ne pourra pas dire que ce n’est pas cohérent.

Aligner pour contrôler mes émotions.

La perpétuelle sensation de panique qui fait partie de ma vie peut être altérée par l’alignement. C’est comme une route très droite. La panique sait ce qui se passe devant elle lorsqu’un alignement est à sa disposition, elle peut alors relâcher le frein et s’éloigner un peu de moi en passant par cette route. Si le chemin est cabossé, illogique ou désaligné, la panique n’ose plus se balader à l’extérieur de mon corps. Elle retourne donc se blottir dans mon ventre, à son emplacement habituel. Aligner me permet en quelque sorte de voir plus loin. De prévoir.

Aligner les objets rend le chaos prévisible.

Marcher, parler et interagir, tout demande une préalable réflexion et chaque petit bouleversement ou imprévu est hautement énergivore. Si un conducteur brûle son feu rouge à mon arrivée, je mobilise toute ma concentration et mon énergie à traiter le plus d’information possible en une fraction de seconde afin de choisir le meilleur mouvement à effectuer pour l’éviter sans  conséquence. Je sens alors un grand flot d’adrénaline se rendre disponible pour une action rapide. C’est bien. Mais si ça arrivait plus qu’une fois aux cinq ans, si ça arrivait tous les jours, je serais totalement épuisée. Les changements, les imprévus, c’est un conducteur qui brûle son feu rouge. Je dois compenser. Aligner compense. Regarder des motifs ou objets alignés compense aussi.

Aligner quand tu es un enfant né dans les années 70.

Il n’y a pas tant d’objets que tu as le droit de manipuler quand tu es encore un mini. Alors, autour de toi  tu alignes tes legos, tu dessines des paquets de lignes droites dans le sable, tu alignes tes objets de manière symétrique sur ton pupitre, tu t’organises pour que ton corps laisse des traces alignées et symétriques là où tu passes, mais après… ? Tu proposes au professeur d’aligner (donc de ranger) une chose dans un contexte hors tâche et tu te fais disputer. Tu mets trop de temps à réussir tes alignements alors on dit que ce sont des obsessions. Tu doutes, tu ne sais plus. Aligner te cause du tort, mais tu en as tellement envie… et tu ne sais pas pourquoi tu le fais. Un adulte te dit que c’est pour te faire remarquer et ça te frustre parce que tu sais que c’est faux, un autre te dit que c’est de la maladie mentale et tu le crois parce que souvent, c’est si évident que tu es différent que tu crois être fou.

Le ménage des objets = le ménage dans ma tête.

J’aurais bien aimé le savoir avant, je n’aurais probablement pas été si bordélique enfant… j’aurais pu éviter les séances de : on vide ton bureau de tous les mouchoirs, gommes à mâcher, fruit pourris en le retournant à l’envers devant toute la classe avec le sac poubelle à côté. J’aurais aimé le savoir avant que j’aime les environnements propres !!!  Plus ma maison est exempte de traineries, mieux je me porte. Donc si je suis malade (genre une grippe), ça me rend encore plus malade parce qu’aucun membre de la famille n’est assez maniaque pour ramasser avec mon enthousiasme. Je le sais ce que ça me fait quand tout est bien aligné, c’est jouissif et ça débloque ma créativité. Maintenant, lorsque je me sens fâchée, je fais du ménage, c’est un outil parfait.

Aligner pour m’amuser.

J’ai le droit de vous en parler encore et encore et encore de mon intérêt spécifique (les dés) parce qu’on est sur un blogue qui parle d’autisme, du syndrome d’Asperger, et puis vous savez quoi ? Nous, les autistes, on a presque tous des intérêts spéciaux (anciennement nommés à tort intérêts restreints) et moi je capote sur les dés. Donc je les aligne, encore, et encore et encore et j’en fais des photos. Ohhhh. Des photos tout alignées, que c’est bon. Que ça m’apaise !

Aligner, c’est beau.

Des lignes c’est un rythme bien propre.

Aligner, ça ordonne un peu ce monde rocambolesque et désordonné qui m’entoure.

Des lignes c’est un doux rythme qui m’emporte.

Aligner m’aide à me concentrer sur les propos d’une personne lorsque je suis stressée.

Des lignes, ça me rassure.

Aligner me permet de contrôler sans imposer quoi que ce soit à qui que ce soit.

Des lignes c’est prévisible.

Aligner ça me fait du bien, ça m’appartient, et stéréotypie ou pas, moi ça me va.

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