Ça pique. Donc je ne suis plus fonctionnelle.

Je ne peux pas, ça pique.

Valérie-Jessica Les défis Laissez un commentaire

Il y a 18 jours, un insecte m’a piquée. Je viens à peine de réintégrer mon corps, de sentir à nouveau mes doigts dans mes doigts et mes pieds dans mes pieds. Parce que ça piquait. J’étais désalignée de moi. Décalée, fantomatique, avec cet effort constant pour me maintenir dans l’enveloppe. Simplement parce que ça piquait.

Lorsque c’est arrivé, ça brulait. Ceci se supporte, c’est une information de douleur. C’est désagréable, mais ça n’appelle pas à l’action. J’ai mis de la glace et malgré l’impression d’avoir un tison sur la jambe, je suis retournée tenter de m’amuser à faire mes petites photos de fleurs. Mais lorsque ça s’est mis à piquer, ce fut une tout autre histoire.

Je n’avais que cette envie d’écarter les doigts et les orteils bien fort, bien loin, comme lorsqu’on touche une chose dégoulinante et visqueuse et que l’on désire la maintenir à distance.

Vous pouvez dès maintenant offrir une ovation à l’amoureux qui m’a entendu répéter à des centaines et des centaines de reprises : « ça pique », et ce, sans me le reprocher.

Non fonctionnelle et hypersensible.

Ma maison et ma chambre sont devenues complètement bordéliques. Je ne peux pas ramasser quand ça pique ! J’avais plein de choses à écrire et des idées pour le blogue, mais je ne peux pas écrire quand ça pique ! J’ai mangé à trois reprises des rôties au beurre d’arachide pour souper. Je ne peux pas cuisiner quand ça pique !

J’ai eu une activité avec le club photo et mon hypersensibilité exacerbée m’a amenée à pleurer pour des détails. N’empêche, j’ai vraiment fait des efforts. J’ai réussi, ce jour-là, à ne pleurer que pour des raisons. Parce que le reste de la semaine, j’ai pleuré très souvent aussi, très très souvent, mais parce que ça piquait. Un pleur semi-grognement semi-pleur. Une frustration qui rend fou.

Il faut comprendre une chose, lorsqu’un harcèlement cutané survient, vêtement inconfortable, touché non désiré, produit désagréable ou texture insupportable, ça prend une ampleur démesurée et ça obscurcit tout le reste, c’est LA priorité. C’est obsessionnel, ingérable, ça pique. Je réalise que mon inconfort est inversement proportionnel à mon quotient du moment. Je perds l’accès à mon cerveau total.

Cet impitoyable jugement.

Je ne suis pas hypocondriaque. Je sais me remettre en question et je sais que je suis autiste. Donc je sais que je ressens plus fort les désagréments et stimuli que les autres humains de cette planète. Je connais mon intolérance aux petites choses qui sollicitent sans cesse le cerveau en quête de réparation. Donc mon jugement envers moi sera toujours plus sévère. Normal, je désire mesurer le réel degré de ce qui se passe et évaluer adéquatement ce que je ressens. C’est pourquoi je ne me suis pas inquiétée à savoir si un problème vrai prenait forme sur ma jambe. Non. Ça piquait et c’était nécessairement la faute de mon cerveau différent. Je lui intimais l’ordre de cesser de me déranger pour des broutilles, mais il n’en faisait qu’à sa tête à continuer de me dire ça pique, ça pique, ça pique. Je tentais en vain de l’ignorer.

Il était temps.

Après sept jours de supplice, je suis allée à la pharmacie pour demander si une crème magique pouvait éteindre le message insupportable de la petite piqure (qui était devenue une bosse toute gonflée et rouge). Le pharmacien a regardé, il a dit c’est pas beau et m’a intimé l’ordre avec très peu de place à la négociation, d’aller voir un médecin, maintenant. Et effectivement, il était temps. J’ai terminé mes dix jours d’antibiotiques hier soir.

Je pars du principe que j’ai tort, nécessairement.

C’est fou comme ça. Je pars du principe que j’ai tort, nécessairement. Je ne me fie pas à mon propre cerveau lorsque je ressens des choses physiques. À l’apparition d’une douleur, à moins vraiment qu’elle découle d’un truc évident, je vais toujours me demander si c’est un message construit ou un vrai message. C’est vrai, combien de fois on a mal au ventre à cause du stress ?

Donc depuis 18 jours je fais des efforts de fou pour faire abstraction d’une chose que je croyais amplifiée par mon fonctionnement alors que cette fois elle était réelle. Mais comment on est censé deviner ?

Je n’ai pas pu faire la part des choses. Ils font quoi les parents des autistes non verbaux quand leurs enfants décident de se gratter frénétiquement ? Ils devinent comment si cette fois-ci c’est vraiment une alerte à prendre en considération ? Ça doit tellement être un dilemme à chaque fois. Je n’ai même pas été capable, et pourtant, moi, j’ai accès à de l’information autant que je veux et je parle, je peux m’exprimer. J’ai tout ça et je n’ai su ni en faire abstraction ni juger si c’était important ou non.

Le point positif, c’est que j’ai compris la leçon. Comme ça piquait encore et que je sentais un morceau sous la peau, je suis retournée voir le médecin tout à l’heure, avant que l’infection soit réactivée. Avec la loupe, sa lampe et son mini-bébé-scalpel, il a enlevé un tout petit et minuscule truc qui était resté caché là, à attaquer mon esprit sans pause, probablement le dard.

J’ai l’impression de renaitre, d’un peu me réapproprier ce corps déjà tellement pas coopératif.

Les prochaines semaines devraient être toutes ensoleillées dans ma tête. C’est parce que je vais me souvenir de ces 18 jours et apprécier leur fin. Mais j’ai comme un peu moins envie de prendre des insectes en photo. Rire.

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