Le petit garçon qui faisait semblant d’avoir des yeux.

Valérie-Jessica La compensation Laissez un commentaire

Il était une fois dans une contrée tout près de chez vous, un petit garçon qui avait deux sœurs et deux frères avant même son arrivée sur terre. Sa venue était impatiemment désirée, autant par ses parents que par les autres enfants. Il fut accueilli à grandes doses d’amour et de câlins et ne manqua de rien. On lui chanta des chansons, on lui raconta de jolies histoires et on l’emmena dehors pour qu’il prenne l’air dans sa poussette douillette. Il fut bien entouré et il était promis à beaucoup de bonheur. 

Cependant, au bout de quelque temps, la vérité vint à être découverte que petit garçon ne voyait pas. Sa maman pleura toutes les larmes de son cœur et maudit le ciel et la terre d’avoir fait s’abattre un tel malheur sur sa famille. Mais maman était courageuse et ne se laissait pas facilement décourager. Elle décida de réunir toute la maisonnée dans une grande réunion stratégique afin de trouver des solutions pour aider petit garçon du mieux possible. 

Diverses options furent proposées, mais chacune inquiétait trop la bonne maman. Elle ne voulait pas qu’il soit stigmatisé et rejeté, inquiétude dont elle fit part aux autres membres du clan. Ce fut son grand frère qui eut la bonne idée, inusitée, surprenante.

Et s’ils gardaient l’état de petit frère secret et qu’ils le protégeaient tous ensemble ? En étant bien préparés, ils pourraient probablement l’aider à cacher sa différence !

Il en fut décidé ainsi. Mais il allait falloir lui apprendre à ne pas se dénoncer lui-même. Il allait devoir toujours tenir la main d’un membre de la fratrie lors des déplacements et si on lui demandait pourquoi, il n’aurait qu’à dire qu’il avait peur. Il allait peu se lever de son siège lorsqu’il serait en présence d’autres gens, il n’aurait qu’à dire qu’il est bien fatigué. Et lorsqu’on l’inviterait à aller seul quelque part, il lui faudrait dire qu’il était trop timide. 

Les années passèrent et petit garçon apprit correctement comment masquer qu’il ne voyait pas. Au début, ça se passait assez bien et il était fier de lui de savoir s’en tenir au plan familial. Il étudiait de la maison et ne sortait qu’en compagnie de ses frères et sœurs.  

Un jour, lors d’une fête de quartier, on demanda aux enfants présents de disposer les chaises pour que tous puissent prendre place. Cela n’a pas déstabilisé le garçon, car sa réponse était prête. Il ne se sentait pas très bien, il allait les laisser travailler sans lui. Comme ce n’était plus un tout petit enfant, on lui fit la remarque qu’il avait plutôt un beau teint pour un garçon se sentant mal et qu’il n’était pas normal pour un jeune homme en santé de toujours se soustraire aux tâches. Il entendit des mots fuser, être chuchotés. Paresseux. Bizarre. Sauvage. Et il ne sût pas quoi en penser. 

De retour à la maison, il s’enquit de ce qu’il fallait faire pour éviter les remarques désobligeantes qui lui faisaient beaucoup de peine. On lui dit d’ignorer les détracteurs et qu’ils allaient eux-mêmes se lasser de commenter. Comme d’habitude, le garçon fit confiance à ceux qui l’aimaient et prenaient soin de lui et il écouta ce qu’on lui dit. Mais les mots épineux et blessants continuaient de plus belle et augmentaient en intensité. Lâche. Débile.  

Cependant, il continuait de grandir et même s’il ne voulait pas déplaire aux siens, les règles le limitant commençaient à lui peser. Il se dit qu’il était sûrement capable d’un tout petit peu plus d’autonomie et pris la décision d’oser explorer. Il se rendit seul à une soirée réservée à ceux de son groupe d’âge. Il espérait y recroiser la fille de ses rêves, celle à la voix si douce. Elle ne l’avait jamais rejeté comme les autres. Il l’a repéra immédiatement et se rapprocha doucement de la provenance du merveilleux son qu’elle émettait. Se rendre à elle ne fut pas une tâche facile, mais le garçon savait bien demander pardon, alors présenter ses excuses et promettre de faire plus d’efforts à tous les gens qu’il bouscula ou ceux dont il marcha sur les pieds ne fut que routine. Il savait de toute manière que c’était essentiellement de sa faute et que les autres n’avaient rien à se reprocher. On le critiqua sur son manque de délicatesse lors de ce déplacement, mais il était déterminé à atteindre son but. 

Une fois arrivé, iresta debout à côté d’elle pour mieux entendre son rire et savourer ses paroles. Elle l’invita à s’assoir. Il lui demanda ce qu’il devait faire pour être l’élu de son cœur. Elle lui répondit que les choses ne fonctionnaient pas comme ça, mais qu’elle pourrait être son amie pour lui apprendre. Elle lui parla de participation et du fait qu’il s’isolait constamment. Elle utilisa le mot courage, du fait qu’il lui faudrait affronter ses peurs et agir comme les autres s’il souhaitait avoir des amis ou une amoureuse un jour.  

Alors, lorsque le guignol du groupe proposa une virée de folies au village, il écouta les conseils précédemment reçus et suivit tant bien que mal la horde pour mieux répondre aux attentes. Sans une main pour le tenir il était inquiet, mais se sentait léger. 

Lorsqu’il tomba de la falaise, pour un instant, il fut plus libre encore. Mais ça ne dura pas, car l’atterrissage interrompit cette vie nouvellement explorée. 

Sa famille le pleura longtemps et ne comprenait pas sa décision inconsciente. Ils avaient voulu le protéger, tout lui apprendre parce qu’ils l’aimaient. Et lui n’avait pas su faire semblant assez longtemps pour survivre. Quelle tristesse. 

Il fut vaguement évoqué l’idée que peut-être, simplement, on aurait pu le laisser déclarer cette différence, mais l’idée a vite été écartée, car c’était un poids trop lourd à porter que d’imaginer s’être trompé à ce point sur ce qui était bon pour le garçon. 

Vous trouvez ce conte absurde ? Moi aussi.

Signé Valérie Jessica Laporte, autiste et incapable de comprendre en quoi c’est mal de le dire ou de ne pas le cacher. Ce qui compte ce n’est pas comment on naît, c’est ce qu’on fait avec. 

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