Et si la surcharge n’était pas dramatique.

Valérie-Jessica Les changements, Les défis, Les peurs Laissez un commentaire

Il y a ce couloir de tri, pas très large, qui nous permet de répartir les informations sensorielles et lorsqu’il y a engorgement, ça déborde, ça ne se classe plus et la surcharge arrive.

C’est comme un évier. Il ne se bouchera pas au premier aliment jeté dedans à moins que cet aliment soit vraiment gros. C’est le cumulatif qui va causer l’occlusion. Une fois l’évier hors circuit, on a deux choix. On peut tenter d’ignorer le problème, ce qui va causer un dégât bien pire (choix très très absurde) ou alors on peut déboucher les tuyaux, ce qui demande du temps, mais qui en vaut vraiment la peine. Bon, il y a toujours la troisième option, crier contre l’évier, lui lancer des insultes et le blâmer pour tous nos malheurs, mais comment dire, ce serait contre-productif. Rire.

Si je surcharge et que je n’accepte pas que je sois autiste, si je ne fais que lutter contre mon fonctionnement, j’augmente beaucoup le risque de vivre un effondrement autistique (meltdown). Si une source externe me juge ou me met de la pression, c’est comme si elle ajoutait de l’eau dans l’évier qui ne peut pas la laisser s’écouler. Raisonnablement, l’idéal serait donc de simplement d’assumer notre différence. C’est tellement rassurant les choses logiques.

Décortication d’une surcharge pas vraiment évitable.

Ça m’a tellement pris du temps pour m’habituer au gym! Mais là j’ai mes repères, je sais quels murs ont le plus d’électricité statique, quels coins ont le plus d’odeurs et quels objets ont des textures supportables. Je connais comment se réparti le son dans chaque local, quels poids sentent le moins forts et surtout, je commence à comprendre la dynamique des groupes et les schémas d’interactions répétitifs entre les divers participants. Ça me donne plein de références, un peu comme des noms de rues lorsqu’on cherche notre chemin. Ça me réaligne et me calme de mieux pouvoir prévoir ce que j’ai à vivre.

Dans le petit groupe qui s’entraine à 6h du matin, celui dans lequel les interactions sont nécessaires entre les participants, ils savent que je suis autiste et ce détail m’enlève une pression énorme.

Brèche de la stabilité

De nouvelles personnes se sont ajoutées au groupe. Je les ai sommairement préclassées dans des catégories en me référant à des personnes avec lesquelles ils partagent certaines particularités ou traits de caractère. Ça m’aide à amoindrir le choc de procéder de cette manière. Il faut par contre que je fasse attention à ne pas développer de préjugés en procédant ainsi. C’est pour ça que c’est un préclassement. Lorsque j’accumule assez de données, ils changent de secteur dans mon cerveau. Chaque personne doit pouvoir démarrer de zéro pour sa répartition à plus long terme.

Le problème, c’est que je n’ai pas pu mettre dans la case-boite temporaire une des nouvelles participantes. Je n’avais pas de points de référence qui s’agençant ensemble. La rythmique de sa voix ne correspondait à aucune de celles des personnes que je connaisse, la manière dont elle utilisait son corps, les positions qu’elle adoptait et la façon dont elle installait ses membres lorsqu’elle avait des interactions était différent de tout ce que à quoi je suis habituée. Ses vêtements, sa coiffure et sa dynamique n’étaient pas représentatifs des autres éléments de sa personne. Ce type de morceaux ne s’emboitaient pas, je ne pouvais pas les associer. C’est comme s’il y avait au moins deux personnes, sinon trois, dans la même. Aucun élément n’était négatif, au contraire, elle était simplement inclassable et ça suffisait à me perturber.

Désordre majeur

J’étais donc déjà instable lorsque le vrai élément perturbateur, le déclencheur, s’est présenté. Nous étions trop de participants pour le dernier exercice prévu. Et lorsqu’on ne peut pas faire une chose prévue, ça devient un imprévu, et souvent, cet imprévu est considérablement éloigné des structures habituelles. Le coach a annoncé un jeu d’équipe, un genre de frisbee en gymnase. Ce n’était jamais arrivé et j’ai su tout de suite que ce serait de me sortir de ma zone de confort.

Note au sujet de la zone de confort.

C’est moi le chef, c’est à moi seule de décider quand, comment et pourquoi je peux accepter d’en sortir. Ne jamais s’en extraire nous empêche de progresser, mais trop le faire peut causer un bris de fonctionnement. C’est une prise de risque importante pour une personne autiste alors ça doit être géré de manière équilibrée et sans pression.

Lorsque le jeu a été lancé, c’est comme si on m’avait enfermée dans un billard électrique (flipper). Les humains se sont répartis d’une manière totalement aléatoire dans l’environnement et ils revolaient partout dans mon champ visuel. Leur structure était toute démantibulée. Et comme plus aucun ordre ou tri n’était respecté dans l’espace, il n’y avait pas de suite logique dans les odeurs. Les shampoings et divers produits de beauté, ainsi que d’autres senteurs se mêlaient et arrivaient de tous les côtés à la fois, sans parler des sons qui étaient complètement désordonnés.

Quand j’ai constaté à quel point ça faisait rapatrier mes bras contre moi et que je me recroquevillais, j’ai décidé de m’éloigner vers le fond du gymnase pour pouvoir au moins m’habituer à une petite parcelle de territoire. Ça m’a aidé et j’ai commencé à mieux respirer. C’était la zone des buts et j’ai attrapé la rondelle volante. Ça m’a tellement surprise!

Ça, c’est comme une bombe lumineuse dans la tête. Ça part du milieu et ça crée un grand rayon qui vide tout d’un coup pour me faire redémarrer en blanc. L’intensité du nettoyage exige plusieurs secondes pour l’amorçage de mon programme interne. Mes “logiciels” (fonctions) ne peuvent pas être utilisés durant cette phase. Je crois que c’est un mélange d’adrénaline superposé à un trop-plein d’informations qui crée cet effet.

Toutes les personnes se sont mises à parler en même temps et je ne pouvais plus savoir qui était qui. Comme j’ai la prosopagnosie (problème d’identification des visages), je n’avais aucune idée de qui était dans mon équipe et tous les sons de voix étaient désormais lancés sur moi. J’ai bouché mes oreilles sans lâcher l’objet. J’ai entamé le mouvement qui allait me placer en boule au sol, le mode-tortue, la bulle de protection, mais je me suis vu le penser et le commencer et j’ai réussi à l’interrompre. Ça m’a demandé beaucoup de volonté. C’est comme de tousser, jusqu’à un certain point on peut s’en empêcher, mais à un niveau plus élevé, ce n’est plus possible. J’ai pu le faire, ne pas me ramasser au sol, mais ce fut très très limite. Je fus étonnée d’y parvenir. J’ai réclamé le silence et je sais que mon ton n’était pas nécessairement gentil, ça m’a angoissée.

J’ai à nouveau attrapé l’objet, et cette fois ils ont applaudi. Ça, c’est un geste qui est gentil. Je le savais, mes oreilles le savaient, mon cerveau aussi, même mon cœur était au courant, mais le sensoriel fait fit de toute logique. Lui, il a décidé de paniquer. Je leur ai intimé l’ordre de cesser de faire ça. Ça a généré de la culpabilité, ça aurait pu me faire sentir extrêmement mal, mais comment ils savent que je suis autiste, ça change complètement la dynamique. Ça n’a pas causé de reproche ni de frustrations chez eux, rien. Soulagement.

Mon ami travaille avec les autistes, c’est son métier. Il a aussi eu un diagnostic d’Asperger léger, alors il sait trèèèèèès bien comment les autistes fonctionnent. Sauf qu’il est super compétitif (comprendre que gagner est son moteur et que si vous jouez à un jeu de société avec lui, ce sera presque comme si sa vie dépendait de sa future victoire). Il n’était pas dans mon équipe et il a décidé que j’étais pas mal trop fonctionnelle. Il a donc opté pour me bloquer en me suivant. Ça m’a obligé à me faire me déplacer dans la pièce. Ça bougeait trop pour moi, ça m’a retiré toute possibilité d’avoir accès à mes bras comme je venais de le faire si bien qu’à tous mes autres essais, je n’ai pas réussi à attraper le frisbee. Un participant neurotypique m’a expliqué par la suite avoir justement fait exprès de me laisser tranquille pour me donner la chance d’essayer le jeu correctement. J’ai trouvé ça génial. Mais grrr, mon ami, lui, a décidé qu’il n’était pas question que je compte des points contre lui. Je me “vengerai” un jour. Rire.

Lorsque le jeu s’est arrêté, mon corps a cessé de produire les ingrédients chimiques qui me rendent la plus fonctionnelle possible sur un court laps de temps. Je me suis mise à trembler fortement et je cherchais à situer correctement murs et sol sans y parvenir. Je ressentais une énorme confusion au niveau cognitif, sensoriel et même émotionnel. Je n’aurais pas pu conduire mon véhicule ni effectuer une tâche n’étant pas un automatisme dans ce contexte. J’ai un peu pleuré. J’étais en surcharge sensorielle sur plusieurs plans, l’ouïe, l’odorat et la vue.

Éviter ou pas?

J’ai nommé mon malaise et mon ami m’a proposé que nous partions si une telle chose, ce type de jeu, se produisait à nouveau. C’est gentil et c’est une bonne idée. Mais voici pourquoi je ne me soustrairai probablement pas à cette épreuve. C’est parce que ça me permet de tester mes propres limites dans un environnement sécuritaire. C’est comparable aux gymnastes qui pratiquent un mouvement dangereux, ils sont soutenus par le coach et peuvent être attrapés en cas de chute. Ça leur permet d’effectuer des figures qui auraient été trop risquées autrement. Une fois que le mouvement est maitrisé, ils peuvent le faire seuls.

Même si j’étais en surcharge, personne ne m’a fait de reproche, personne n’a fait montre d’impatience ou d’agressivité. Je n’ai pas senti de dédain. J’aurais pu avoir une crise, me ramasser en boule au sol ou pleurer très intensément, c’était dans les possibles, mais ça n’aurait pas été dramatique, ça aurait juste été très désagréable. Voilà pourquoi c’est un environnement que je juge adéquat et propice à la prise de risques.

Récupération

J’ai cessé de trembler seulement à 8h12, mais mon cœur battait toujours la chamade. Ma concentration a commencé à revenir à 9h08. J’ai perdu des heures de travail, mais je n’étais pas détruite. J’étais fatiguée, mais pas triste, c’est là que se trouve la différence majeure avec la moi d’avant.

La pression qu’on se met ou que les autres nous mettent, ça peut complètement changer notre attitude face à la surcharge. Quand ça a été fini, c’était seulement terminé et il n’y a pas eu de conséquences post-expérience.

Quand je vivais ça, enfant, à l’école, ça finissait toujours mal, ça déclenchait de gros meltdowns. Ça me détruisait comme personne, comme humaine, de vivre un rejet permanent. Je me détestais d’une haine profonde parce que c’était le reflet que je recevais. On ne peut pas s’aimer si on dégoute les gens. Chaque expérience le moindrement négative déboulait pour générer une série d’autres perturbations et ça n’avait plus de fin.

Les choses changent pour le mieux, la différence est de plus en plus acceptée et ça améliore complètement ma vie. Je suis autiste et je fonctionne différemment. Comme pour n’importe quelle situation il y a des bons et des mauvais côtés. Si on est toujours fâchés des défis ou des obstacles, on se prive de savourer le beau qui vient avec notre différence. Je ne pourrais pas accéder à ça toute seule à moins de vivre coupée du monde. Si je veux participer à une vie avec d’autres humains, les efforts d’acceptation de qui je suis seront fortement bonifiés par l’ouverture des autres. Merci, j’ai gagné beaucoup de liberté grâce à ça.

Donc oui je surcharge, non je ne peux pas empêcher ça, mais oui il y a moyen que ça ne dégénère pas en drame à chaque fois. Youpi.

Partagez cet article

Aimez la page Facebook pour être informé des nouvelles publications.