Tout donner pour fonctionner

Tout donner pour fonctionner ou l’ironie du tout ou rien.

Valérie-Jessica Le sport, Les défis Laissez un commentaire

Après plusieurs échecs cuisants, je dois avoir la tête dure parce j’ai recommencé la Zumba. Je veux tellement apprendre à mieux décider ce que fait mon corps.

La musique est forte, oui il y a plein d’humains partout, mais j’arrive à fonctionner quand même. Je me concentre sur les mélodies parce que je sais toujours ce qui s’en vient, les chansons ne vont pas commencer à improviser en plein milieu, ça me rassure. Ça rend les situations prévisibles et le son est organisé. Je peux me synchroniser le cerveau dessus et donc ça devient moins envahissant. Si un ventilateur délire en sifflant, si la prof met une chanson inconnue ou si un F-18 passe au-dessus de nos têtes ça ne va plus, mais ça ne dure pas.

Sauf qu’il y a un autre élément essentiel dont je n’avais pas pris conscience. Je donne tout ce que j’ai, je me lance de toutes mes forces d’un côté et de l’autre et m’organise pour être complètement vidée. Je déverse ma panique intérieure en l’utilisant comme une rage d’énergie, un faisceau déterminé. Comme ça, il n’y a plus de place pour surcharger. Ça doit être ça. Ça doit avoir rapport avec les super hormones de sport qu’on fabrique quand on met vraiment des efforts. Plus je suis intense, mieux je gère.

Ironiquement, le problème est donc arrivé durant ce qui devait être un petit cours facile. J’avais mal à l’épaule et je me suis dit, je vais y aller relaxe, je ne pousserai pas et je ferai les mouvements avec moins d’amplitude et de force. Donc je n’ai pas été essoufflée. Mon rythme cardiaque a fait son paresseux et je me suis donnée à environ 50% par rapport aux autres cours. Sans le savoir, c’est ce qui m’a mise dans le trouble, je pense.

Tout à coup, je me suis mise à avoir des sueurs froides et chaudes, partout à la fois et des étourdissements. Mais j’étais quasi certaine d’arriver à gérer, ça m’arrive souvent quand je surcharge un peu alors je suis capable de me parler et de m’obliger à fonctionner malgré tout. Jusqu’à ce que la coach nous fasse utiliser les cerceaux. J’y suis moins habituée et j’ai peur de glisser dessus, donc il faut que j’aie accès à toute ma tête lorsqu’on les prend. Et surtout, il y a cette chanson associée à cette chorégraphie qui a des aigües intenses et le système de son ne sait pas les produire comme il faut. Il crée une sale distorsion qui tournoie et s’emmêle en entrainant avec elle les chemins de mon cerveau.

Une sensation d’oppression et de confusion a complètement pris le contrôle. Lorsque j’ai réalisé que j’avais les deux mains sur les oreilles depuis un moment et que mes yeux étaient gonflés d’eau, je me suis dit : il faut que je me sauve. Mon sac bleu était à l’arrière de la salle. Je savais que si je devais à cet instant faire l’aller et le retour pour récupérer mon matériel je n’allais pas me rendre à la porte et que j’allais m’effondrer en crise. Je ne souhaite tellement pas vivre ça en public. Je devais faire un choix.

Alors j’ai pris la porte directement en laissant mon sac sur place et j’ai pleuré avec des gros hoquets en tremblant comme une feuille jusqu’à ce que le pire bout soit passé. C’est comme de se faire passer dessus par un ravageur de corps, d’esprit et d’émotions. C’est laid. C’est lourd. C’est envahissant et ça nous brise temporairement. Lorsque j’ai jugé que j’arriverais à me maitriser, je suis retournée dans la salle, défaite en petits morceaux éparpillés.

Nous avons été invités à prendre des poids et une participante m’a approchée doucement en chuchotant, me demandant si j’avais une crise de panique. Je connais déjà cette question pour avoir plusieurs fois pratiqué cette interaction. « Je suis autiste, je fais une surcharge. Ça ressemble, mais les causes sont différentes. » Je me suis intérieurement félicitée d’avoir eu le bon sens de répéter tellement de fois cette réponse auparavant. Que c’est utile cette habitude d’à chaque soir pratiquer des échanges possibles et prévisibles.

Je pensais arriver à me rendre sans plus de conséquences jusqu’à la fin de l’entrainement vu que la surcharge n’était vraiment pas des plus gigantesques. Il fallait simplement que je me concentre à faire les mouvements que j’avais maintes et maintes fois répétés.

Est arrivée la période d’étirements, la coach a distribué à tous des élastiques et m’a oubliée. Ce n’est rien (en temps normal). Je me suis répétée : il n’y a rien là, tu te lèveras, tu prendras un élastique, il sera doux et froid et tu retourneras à ton tapis… Et je l’ai fait. Mais elle m’a vue, s’est sentie mal de m’avoir oubliée et a commencé à s’excuser. Dans ma tête, les mots-images étaient clairs et suppliaient qu’elle cesse de s’en faire avec si peu. Mais ils refusaient de se matérialiser en syllabes. Celles du mantra me permettant de récupérer l’élastique sans m’écrouler utilisait déjà tout l’espace-mots disponible.

Et le très frustrant mutisme a donc embarqué. De l’extérieur, je semblais être une personne fâchée d’avoir été oubliée. Boudeuse, je refusais de répondre. De l’intérieur, je me débattais en panique, tentant de formuler un semblant de réponse tout en m’inquiétant pour la coach parce que c’est une méga gentille et je ne veux pas faire de peine aux gens. Lorsque le cours fut officiellement terminé, j’ai quitté et elle a à nouveau mentionné être désolée. J’ai réussi à marmonner un : Non, non, non très mou et assez peu convaincant.

J’ai pleuré tout le chemin du retour à la maison. Je lui ai écrit pour lui dire que l’élastique avait zéro dérangé, mais que je n’étais pas en état de répondre. J’espère qu’elle m’a crue. Je pense que oui.

Tout ceci parce que je n’ai pas été assez intense dans mon entrainement. Être fonctionnelle tient parfois à si peu et changer un seul élément de la recette peut tout démantibuler.

J’écris pour expliquer.

J’écris pour qu’on se comprenne. J’écris parce que si ces choses ne sont pas dites, on pourrait croire qu’on est méchant et qu’on se fâche pour un élastique oublié alors qu’à l’intérieur, tout était plus ou moins fonctionnel. Je veux tellement être gentille. De l’intérieur je le suis, je le ressens profondément. Mais parfois, je deviens désoutillée et je n’ai plus accès aux chemins qui me permettent d’interagir adéquatement.

Conservez votre belle ouverture, ça me donne la possibilité de m’exprimer lorsque je retrouve mes moyens.

Partagez cet article

Aimez la page Facebook pour être informé des nouvelles publications.