Accepter l'autisme

« Pas de trouble chère » ou être acceptée malgré une crise.

Valérie-Jessica Le sport, Les défis Laissez un commentaire

Ce fut le plus soulageant des « pas de troubles, chère » de l’histoire des « pas de troubles, chère ». J’étais certaine que ça y était, qu’on allait me sortir l’éternelle rengaine : Ce n’est peut-être pas pour toi, tu devrais songer à trouver un groupe plus adapté ou carrément, les assurances ne couvrent pas les cas comme toi. Mais non, j’ai eu droit à un simple « pas de troubles, chère ».

Traduction pour les abonnés des autres pays, c’est synonyme de « Aucun souci, ma chère. ».

Ça fait un an que je m’entraîne avec eux. Un tout petit groupe. J’ai réussi à éviter au moins cinq crises. Cinq fois je suis passée très près et je l’ai échappé belle.

  1. La fois où j’ai commencer à paniquer pour un mouvement que je ne comprenais pas.
  2. Le jour où ils se sont tous mis à m’encourager en même temps pour un lancer, mais je leur ai dit d’arrêter à temps, les mains sur les oreilles. J’ai failli finir en boule.
  3. Le jour où je me suis précipitée pour éteindre la sonnerie, mais qu’une fois arrivée devant j’étais trop désorganisée pour y arriver.
  4. Cette fois où une réponse était tellement vague et pleine de peut-être que mon arbre de possibilités est devenu trop immense pour être contrôlé et…
  5. La fois où quelqu’un a passé trop de commentaires de suite sur la musique.

Cinq fois en un an. J’étais contente, c’était peu et jusqu’à maintenant j’avais réussi à éviter l’humiliation.

Non.

Quand ils ont commencé à dire que l’été ils couraient dans le bois, ce fut un gros non. Jamais je n’allais y arriver. La peur de glisser, trop d’informations visuelles changeantes et importantes, m’a proprioception toujours en délire et beaucoup trop aléatoire dans son interprétation d’où est mon corps et de comment est-ce qu’il se situe par rapport à l’environnement, les herbes attaqueuses de mollets, les petits animaux, les encore plus petits, les gros. Sans vélo, comment j’allais me sauver en cas de rencontre? Et si je me perdais?

Mais mon ami m’a proposé son aide comme accompagnateur et à force de patience et de conseils, j’arrive maintenant à y aller sans lui. Juste avec le groupe. Et vous savez quoi, j’adore! Je suis accro, j’en veux toujours plus.

De plus en plus forte.

Tellement que j’ai voulu joindre un club de course en sentier dans ma ville pour y aller encore plus souvent, mais après un essai avec les B- (les plus lents), on a quand même exigé que je sois accompagnée en tout temps si je voulais y aller. C’est correct, je comprends. De toute manière, je ne fonctionne pas encore avec eux. Mais avec le groupe du gym, ils n’ont rien exigé. Je peux y aller autant que je veux. Ils sont en confiance. Alors je me sens de plus en plus forte.

Le PONT!

Mais lorsque j’ai vu ce pont, trop étroit, trop haut, trop intense, j’ai su que je n’arriverais pas seule à le passer. Sauf que les autres avaient déjà avancé et je ne voulais pas déranger. J’ai pensé les appeler, mais j’étais trop honteuse et je ne savais pas ce qu’ils allaient pouvoir faire de plus. Je n’aurais même pas su quoi demander. Je me suis sentie stupide. Peureuse. J’étais fâchée contre moi de bloquer sur ce genre de détails alors j’ai pris tout mon courage et j’ai fait quelques pas dessus.

Bang.

Le visuel s’est sauvé. Les infos d’emplacement ont pris la fuite. Je me suis retrouvée flottante entre deux mondes. Comme dans les jeux vidéo avec un effet tunnel. Il y avait des informations d’émotions en quantité industrielle qui me bombardaient et demandaient un classement immédiat. Mais mes pieds ne répondaient déjà plus et mes mains essayaient de compresser tout ce qui était compressible. Il ne restait plus grande place dans le cerveau pour analyser ce que ça pouvait bien être toutes ces émotions et sensations-là qui faisaient le party dans mon moi. J’ai écrasé à terre. Je savais qu’il fallait que je recule juste un peu pour débarquer de là, mais plus rien ne répondait. Je n’avais plus de fonctions disponibles. Panne généralisée avec corps en boule, qui se secoue et qui pleure sur un bout de pont à peine entamé.

C’est dans cet état qu’on m’a trouvé. J’ai vu deux silhouettes. La première a parlé et comme le visuel ne fonctionnait plus j’ai reconnu la voix du coach. Il a demandé si j’étais blessée.

Prenons une pause ici.
Notez la question. Simple et claire. Es-tu blessée? N’arrivant plus à parler, je pouvais secouer la tête négativement. Il n’a pas parlé vite. Il n’a pas parlé fort. Il ne m’a pas envahie. Il a demandé avec simplicité et calmement si j’étais blessée. Ensuite, si j’étais tombée.

Une fois les deux urgences éliminées il n’a plus dit un mot et n’a pas avancé. Il aurait suivi des cours de gestion de crise d’autiste qu’il n’aurait pas mieux fait. Aucun : Calme-toi! Ça c’est horrible les gens qui disent ça, ça fait paniquer encore plus fort.

Pause.

Ça me donnait une fenêtre de pause. Pas de pression, je pouvais me concentrer sur ma respiration. J’ai quand même essayé de comprendre qui était la deuxième personne. J’avais le choix entre un barbu et une dame, mais j’avais beau essayer d’assembler les morceaux, je ne pouvais pas dire lequel des deux ça pouvait bien être. Au moins, je ne confondais pas avec un ours, c’est déjà ça de gagné.

Une fois calmée j’ai fait un signe de repartir avec mes mains parce que je ne trouvais plus mes mots. J’avais trop à gérer pour tempérer la crise et éviter la fuite dans l’autre réalité. Ce n’était pas une bonne place pour partir en pause dans ma tête. Ça m’aurait fait le plus grand bien, mais en forêt… comment dire, c’était un mauvais choix. J’ai donc lutté avec tout ce que j’avais de volonté pour garder une présence fonctionnelle même si partielle.

Je n’ai pas réussi à parler même une fois la course terminée. Je voyais les mots sous forme de lettres, sous forme d’image ou d’écriture, mais plus sous forme de sons. Je ne savais plus comment les faire traverser pour la production de sons. J’ai pris mon téléphone pour écrire que le pont était trop haut. Personne ne m’a mis de pression pour parler. Je me suis installée dans mon véhicule et j’ai mis une chanson a tue-tête, une qui me calme jusqu’à ce que la fonction conduire un véhicule soit limpide et impeccable. Et j’ai pleuré une bonne partie de la journée. Pas juste à cause de la surcharge épuisante, mais parce que j’étais tellement inquiète que ça signe la fin de la course avec le groupe. S’il fallait…

Mais non, à mon retour trois jours plus tard, je me suis excusée pour l’événement et j’ai eu droit à un « pas de troubles chère ». J’ai dit que j’étais surprise que ça n’arrive pas plus souvent, ce à quoi l’autre coureuse a dit que c’était probablement parce que je me sentais bien avec eux.

J’étais encore stressée et je cherchais à dire que ce n’était pas de leur faute. La première phrase qui s’est fabriquée dans ma tête c’est : Ça n’a rien à voir. Ça ne fonctionnait pas, il fallait en trouver une autre, alors j’ai pensé à dire que non, ce n’était pas ça. Mais là toutes les idées qui venaient avaient des risques de mal sortir alors je ne répondais rien ou plutôt je faisais des débuts-bouts de phrases abandonnés donc la personne a dit : Quoi? Quoi? Et l’explication correcte s’est extraite : Ce n’était tellement pas de votre faute. C’est la faute du pont. Et le coach m’a même dit merci d’avoir expliqué.

Donc l’autisme, ça passe. Pas avec tout le monde, pas toujours, mais si on fait attention de bien se rappeler qu’on peut surprendre ou déstabiliser les gens et qu’on leur explique, ils sont ouverts à comprendre, pour beaucoup d’entre eux. Même si vous pensez que ça devrait toujours être comme ça, pensez à dire merci. Les humains, des fois, ils trouvent ça difficile l’inconnu même si on ne fait rien de méchant. Un beau merci, une explication, une phrase d’appréciation et bientôt l’autisme ne sera plus épeurant pour la population neurotypique.

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