Les pensées lignes droites ou n’avoir qu’un seul objectif en tête.

Valérie-Jessica Les avantages Laissez un commentaire

30 octobre

L’eau est froide. Pas le choix de sortir. J’ai vidé 75 gallons d’eau chaude. J’ai accepté de créer un accroc dans les pensées lignes droites en prenant une douche. Ça faisait six jours que je n’y avais pas pensé. Je n’avais plus le choix. Mes cheveux étaient devenus un seul gros morceau aggloméré et ingérable. C’est ça ou il fallait les couper.

Je me suis arrêtée au salon de coiffure pour acheter une huile de démêlage. La coiffeuse n’a pas voulu me faire payer, j’avais trop de peine. Les gens sont gentils.

Je veux mon chien.

Je n’avais jamais fait ça. Je me douche entre deux et quatre fois par jour selon les saisons. Avec, en permanence, la peau qui dérange, qui accroche, qui me semble gommée, étouffée, me laver m’apaise les sens. Ça calme les surcharges. J’aime frotter comme vigoureusement avec ma brosse de crin ou la houppette, j’ai besoin de me décaper le corps. Ça me remet à zéro. J’adore. C’est dans mes moments favoris de la journée. Aujourd’hui, je ne veux pas de moment favori.

Je veux mon chien.

Je ne savais pas que ça se pouvait que les sensations s’éteignent. Je pensais que de la peau, c’était allumé et clignotant 24 heures sur 24. Mes chemins d’informations de peau sont fermés.

Je ne suis pas en surcharge. Je ne suis plus dans mon corps. Il me transporte parce que je ne lui laisse pas le choix. Je ne sens plus rien. Je ne veux plus rien.

Je veux mon chien.

Je ne peux même pas croire que j’arrive à vous écrire. L’écran est tout embrouillé. Je ne fais que pleurer et morver. Il y a six jours, nous faisions des travaux dehors. Mon chien était dans la cour arrière, et il est parti pour courir après un autre chien. C’était samedi. Nous sommes vendredi.

Je me plais à dire que je suis une personne avec les pensées en ligne droite.

Ça veut dire que lorsque j’ai un objectif, je suis capable de maintenir tout le reste au minimum pour m’y consacrer. J’allais faire ce qu’il faut. Je fais les choses comme il faut. Il faut. Sinon on regrette.

Les autistes, on nous dit rigides.

Les autistes, on nous dit inflexibles.

Les autistes, on nous dit ‘’obsédés’’ lorsqu’on a une idée en tête.

Je ne ferai pas mentir cette description. Je vais la tourner à mon avantage et me dévouer à cette tâche entièrement et totalement, celle de retrouver mon chien.

J’ai l’impression d’être prise dans un manège centrifuge. En son centre, mon pâté de maisons, le porte-à-porte chez les voisins, la distribution d’affichettes de l’avis de recherche.

Et je m’éloigne, chaque indice, chaque signalement m’amenant un peu plus loin, un peu plus accrochée à cette idée, celle de retrouver mon chien. Le manège me pousse au boulevard, à la rue commerciale, pour s’échouer à l’orée de la forêt. Des enfants parlent vite, volubiles, si pleins d’informations pertinentes. La mère les fait taire, c’est trop pour elle, elle ne peut pas suivre un tel débit et se dit que moi non plus. Pourtant je m’abreuve de chaque détail, cumule les données. C’est elle qui parle trop doucement.

Les chemins de fer à vélo. Ceux avec les grosses roches dessus. Je rebondis dans tous les sens.

Les sentiers de quatre roues, pleins de trous, pleins de boue, plein de tu ne passeras pas. Je les ai sillonnés pour découvrir chaque fin, chaque début, chaque nouveau quartier en développement. J’ai éclaté ma roue, ou je ne sais quoi. Je n’ai pas encore vérifié. Tous les chemins mènent au boisé et le boisé mène à tous les chemins.

Je veux mon chien.

Et je me couche un premier soir. Parce que c’est obligé, il faut un petit minimum, un maintien de la machine qui me transporte. C’est mathématique. Et un jour, nous sommes lundi.

Je réduis mes heures de travail à moins de la moitié. J’annule mes onze activités hebdomadaires. J’annule l’optométriste, j’annule mon rendez-vous médical.

J’annule d’exister autrement qu’en la forme d’une personne qui cherche son chien.

Je dispose des caméras un peu partout. Une d’elles est même reliée à mon téléphone en temps réel. Des cages-trappes sont installées. Chaque trou de marmotte est inspecté à la lampe-torche. Chaque trace de patte de chien sur la neige est pistée. Une carte satellite des déplacements est mise à jour à chaque signalement. Chaque commerce et chaque maison à proximité des passages de mon chien sont visités. Les chauffeurs de taxi se promènent avec l’affichette. Les policiers des patrouilles de jour et des patrouilles de nuit m’aident dans les recherches. Ils sont tous au courant. Je les ai accostés aussi souvent qu’il était possible de le faire.

Des inconnus. Beaucoup d’inconnus, des marcheurs, des coureurs, ceux qui promènent leurs animaux, ils acceptent tous (sauf un) mon affichette et plusieurs m’écrivent, chaque jour, pour savoir s’ils peuvent modifier leur trajet habituel dans l’espoir de d’apercevoir le fuyard. Une journaliste écrit un article dans le journal de ma région.

De temps en temps, je fais le plein d’essence et de temps en temps, le plein d’aliments. Je dois me nourrir sinon la machine-corps ne voudra plus m’obéir. Seule la nourriture basique accepte de se frayer un chemin. Tout extra, tout ajout, me roule dans la bouche, m’écœure. Je ne veux pas de plaisir, je ne veux pas que mes papilles en aient. Je veux l’outil nourriture, juste ce qui peut me permettre de retrouver mon chien. L’amoureux me tend un pain crouté recouvert de tapenade, habituellement un délice. Je refuse en pleurant.

Les seules pauses de corps sont consacrées à la gestion des réseaux sociaux et des discussions avec les gens qui m’aident à retrouver mon chien.

Je ne veux même plus la symétrie. Je ne veux plus de huit. Je ne veux plus les images. Je ne veux plus l’art. Je ne veux plus être une auteure. Je ne veux plus lire. Je ne veux plus jouer. Je ne veux plus de bleu. Je ne veux que du gris et du blanc. Je cherche ces deux couleurs. Je ne veux plus parler d’autre chose que de ce qui peut m’aider à retrouver mon chien.

Je veux mon chien.

31 octobre

Nous sommes samedi. Nous marchons et sillonnons les boisés depuis que le soleil est levé. Il est prévu qu’à midi nous achetions des cages-trappe, la location n’est plus avantageuse. Ça fait sept jours et quelques heures que je veux mon chien.

La moitié de la ville a mon numéro de téléphone. Et il se met à sonner. Je refuse de laisser monter l’excitation. Trop de signalements, trop de fois l’amoureux enthousiaste a eu l’impression que ça y était, qu’il allait me ramener mon chien.

Et je le vois. Il est trop loin, mais c’est lui. Et je le perds à nouveau. Il court tellement vite.

Les signalements s’empilent. On me dit souvent qu’on l’a évité de justesse, qu’il s’en est fallu de peu pour qu’un véhicule le frappe. Et le téléphone encore. J’abandonne l’amoureux dans la forêt à cet appel, j’ai trouvé la sortie de ce boisé avant lui cette fois.

Je me présente chez la dame sur le pilote automatique, mon plat avec un œuf dans une main, espérant l’attirer à l’odeur, au cas. Ne voulant pas y croire trop vite. Trop de déceptions, trop de fuites du petit-loup.

Elle me fait entrer, me dit de regarder par terre. Et je m’écroule au sol, je pleure avec tellement de sons. Je m’entends, mais de loin. Je fini par lui demander ce qu’il a fait à ses oreilles.

Mon chien et moi, dans le véhicule, quelques minutes après les retrouvailles.

J’ai oublié Halloween. Mes enfants ne m’en veulent pas du tout.

Retour du corps

Le premier morceau qui se réveille c’est le dos. Des éclairs le parcourent. C’est assez intense comme douleur. Je me suis un peu blessée dans ma quête. Ensuite, presque individuellement, chaque cheveu me signale son existence. Ça chatouille, comme si on les remettait dans leurs trous, qu’on les réinstallait sur ma tête après une escapade. C’est particulier, étrange. Ma peau redevient inconfortable, appendice de trop. Je n’ai jamais été aussi contente de me sentir coincée dans mon corps. Ça prendra deux jours pour que l’ensemble des données corporelles réintègrent leurs habitudes. Avoir chaud, avoir froid, avoir faim, ça n’existait plus.

7 novembre

C’était il y a une semaine. Golem a doublé de poids déjà.

J’ai écrit cet article pour une bonne raison. Ici c’est un blogue sur l’autisme, pas sur la recherche des chiens perdus. Le groupe à qui j’ai demandé de l’aide dans mes recherches, Ge cherche Charly, m’a mentionné qu’ils n’avaient jamais vu un maître s’investir autant et être aussi organisé dans la recherche de son chien.

Être autiste nous apprend que si quelque chose nous tient vraiment à cœur, il faut y mettre toute notre énergie. Des obstacles, des déceptions et des frustrations, on en vit depuis qu’on est tout petit. Soit on se laisse faire, soit on fonce. Mais, on ne peut pas le faire pour tout. Il faut choisir les priorités, choisir les batailles. Mais une fois qu’on décide d’un chemin, on est particulièrement déterminés dans ce chemin.

Les personnes autistes sont réputées pour être capables de s’investir avec beaucoup d’intensité dans un projet précis. Si on pense aux intérêts spécifiques par exemple. Ils peuvent prendre tellement de place et occuper l’esprit si fort en tassant tout le reste, que beaucoup d’autistes en viennent à développer des expertises très pointues dans le domaine qui les fascine.

On est rigoureux. Quand on se fixe des règles, on est bon pour ne pas y déroger.

Et on est pragmatique. Mes émotions prenaient tellement de place, si je les avais laissées me guider, je n’aurais pas pu suivre les instructions spécifiques au type de comportement de mon chien en fuite.

C’était limite. Il était tout maigre. On aurait dit une petite sacoche de poils vide et il était blessé à une patte. Deux jours plus tard, il a fait -10 C. Et l’hiver est à nos portes.

Je demeure certaine que combiné à ma détermination, ma condition neurologique m’a aidée à mener cette quête. Être différent amène des avantages et des inconvénients. Rappelons-nous toujours des avantages et servons-nous-en. C’est en nous.

P.S.1. Je le répète encore, les gens sont d’une extrême gentillesse. Oui la laideur humaine ressort plus souvent dans les médias et dans les souvenirs. C’est parce qu’elle frappe et on est marqués par mal qu’elle cause. Mais les humains dans une grande majorité sont bons. Ma belle-famille, mes amis, mon amoureux et mes enfants ont été d’une grande aide, mais ce qui est frappant, c’est que de multiples inconnus ainsi que des gens que je connais juste un peu ont participé à la recherche et/ou m’ont aidé à divers niveaux, et ce, en respectant les instructions comme celles de ne pas aller directement sur le terrain (forêt), de ne pas tenter de l’attraper, mais de plutôt m’aider à établir les trajets de ses déplacements.

P.S.2. Un chien anxieux tombera plus rapidement en mode survie. C’est semblable à un état d’hypnose dans lequel tous les humains, surtout ceux qui crient son nom, sont de gros monstres à ses yeux, même le maître. C’est ce qui s’est passé. Ça rend la tâche de capture très complexe. Une fois l’état “désactivé “ le chien reconnaît les siens comme avant.

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